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IN THE MOOD FOR CINEMA

  • Conférence de presse du Festival de Cannes 2026 : programme de la sélection officielle de la 79e édition

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    Cet article sera mis à jour au fur et à mesure des annonces après la conférence de presse...

    Dernière mise à jour : le 10/05/2026

    Ce jeudi, le Délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, et la Présidente, Iris Knobloch, ont dévoilé la sélection officielle de la 79e édition que nous pourrons découvrir sur la Croisette du 12 au 23 mai 2026. Cette conférence de presse s’est déroulée pour la première fois au Pathé Palace qui succède ainsi à l’UGC Montparnasse, à l’UGC Normandie et au Grand Hôtel. Il me semble que même avant de couvrir le Festival de Cannes, il y a donc une vingtaine d’années de cela, j’attendais déjà ces annonces avec impatience. Cette année n’a pas dérogé à la règle. C’est autant la passion du cinéma que celle de l’actualité qui dicte cette impatience, l’un et l’autre étant toujours fortement imbriqués à Cannes. Ce festival permet en effet toujours de prendre le pouls de l’état du monde, de ses secousses  de ses espoirs, de ses plaies, de ses dérives et de ses envies de liberté. La Palme d’or 2025, Un simple accident de Jafar Panahi, était un parfait exemple de ces élans, alors que, quelques mois plus tard, l’Iran est dramatiquement sous les feux des projecteurs.

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    En 2024, Les graines du figuier sauvage de l'Iranien Mohammad Rasoulof, qui aurait aussi mérité une Palme d’or, était déjà reparti avec un prix spécial du Jury, prouvant la grande vitalité du cinéma iranien, bien qu’entravé par les lois du régime. 

     Grâce à un sens de la mise en scène toujours aussi aiguisé, un courage admirable, des comédiens parfaits, un ton tragi-comique, une portée morale, politique et philosophique, qui interroge aussi notre propre rapport à la vengeance et notre propre humanité, et avec une fin glaçante d’une force indéniable, cette farce savoureuse et cette quête de vérité rocambolesque qu’est aussi Un simple accident méritait amplement cette Palme d’or 2025.

    Jafar Panahi avait dédié la projection de son film à « tous les artistes iraniens qui ont dû quitter l'Iran ».  Il ne fait aucun doute que sa voix les a défendus et a porté bien au-delà de l’Iran. Si l’art rend les étreintes éternelles, il donne aussi de la voix aux cris de rage et de détresse. Comme l’avait si justement remarqué la Présidente du jury de cette 78e édition, Juliette Binoche, lors de la remise de la Palme d’or, « l’art provoque, questionne, bouleverse » et est « une force qui permet de transformer les ténèbres en pardon et en espérance. » Comme ce film. Comme cette mariée et sa robe blanche qui résiste aux ténèbres de la vengeance. Dans le film de Jafar Panahi, la force n'est pas physiquement blessante, mais c'est celle des mots et des images, en somme du cinéma, qui feront surgir la vérité et ployer l'oppresseur. Une force pacifiste plus que jamais nécessaire.

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    C'est au jury présidé par le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook que reviendra cette année la responsabilité de décerner la Palme d'Or 2026 qui succèdera à Un simple accident.

    Chaque année, la conférence de presse du Festival de Cannes dépasse largement l'annonce d'une sélection : elle dessine une cartographie  sensible du monde. Les films sélectionnés sont autant de récits qui racontent notre monde mieux que de longs discours.

    L’actualité et plus largement l’Histoire sont d’ailleurs des thèmes redondants de cette édition, parmi les 2541 longs métrages soumis à la sélection, (1000 de plus qu’il y a 10 ans) venus de 141 pays dont 21 films en compétition finalement sélectionnés (pour le moment).

     « C'est une façon de ramener l'Histoire au présent, de la questionner au présent » a déclaré Thierry Frémaux. Nous pourrons ainsi découvrir le premier volet de La Bataille de GaulleL'Age de fer, réalisé par Antonin Baudry, hors compétition, avant sa sortie au cinéma le 3 juin. Quant au film de la réalisatrice rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo, Ben'Imana, il s'intéresse à la difficile réconciliation dans son pays. Il sera en sélection à Un certain regard. Dans La Troisième Nuit, Daniel Auteuil évoquera l'histoire d'un sauvetage d'enfants juifs dans la région de Lyon. László Nemes présentera Moulin, un film avec Gilles Lellouche sur le célèbre résistant. Notre Salut d'Emmanuel Marre portera sur le régime de Vichy. Et l’intrigue de Coward de Lukas Dhont se déroule pendant la Guerre 14…

    Comme le veut la tradition, c’est la Présidente du festival qui a d’abord pris la parole. Son discours, très engagé, a débuté par le rappel des origines du Festival de Cannes « né dans un moment de grande certitude, en 1939 exactement » alors que « les nouvelles qui nous viennent du monde sont tout sauf rassurantes. » « Quand le monde s’assombrit et perd ses repères, montrer des films venus de tous les horizons n’est pas un geste anodin. C’est défendre ce que l’humanité a de plus précieux. Sa capacité à penser librement. » Elle a ainsi rappelé le rôle politique et social du festival : « Le Festival de Cannes est un de ces endroits où une telle diversité de cultures ne s’oppose pas mais dialogue. Nous restons plus que jamais fidèles à nos valeurs. La liberté de s’exprimer, parfois de déranger. La liberté de créer pour tous les êtres humains. Pour ceux qui en sont privés parfois dans leurs propres pays. » Sur la présence de films réalisés par des femmes en réponse à ceux qui, chaque année, reprochent au festival leur présence trop discrète (qui en réalité est le reflet du pourcentage de films mis en scène par des réalisatrices), Iris Knobloch a déclaré : « le Festival de Cannes a une responsabilité claire : donner une visibilité claire. Mais la visibilité ne suffit pas. La lumière n’a de sens que si elle ouvre des portes. »

    Elle a également longuement évoqué la menace que représente l’Intelligence Artificielle et la résistance du Festival de Cannes qui défend « la liberté de créer pour tous les êtres humains mais seulement pour les êtres humains. Nous ne fermons pas les yeux mais nous refusons qu’elle dicte sa loi au cinéma. Derrière chaque image, il y a un cinéaste mais aussi des centaines de talents qui ont donné leur âme au service d’un projet commun. L’histoire nous touche car elle vient de quelqu’un qui a douté, aimé… L’IA sait imiter très bien mais elle ne saura jamais ressentir. »

    La Présidente a également rappelé l’attachement du Festival de Cannes « à la salle de cinéma. Expérience irremplaçable. La salle obscure reste un des rares lieux où nos différences coexistent sans nous diviser. On y entre parfois seuls. On en ressort plus proches les uns des autres. »

    Elle a ensuite rappelé que seraient cette année présentes quatre « figures du cinéma » :

    - le Président du jury du 79ème Festival de Cannes, le réalisateur Park Chan-wook « dont l’œuvre nous rappelle que le cinéma n’a pas de centre de gravité et qu’un film venu de Séoul peut déclencher un séisme culturel dans le reste du monde. »,

    - le réalisateur Peter Jackson à qui sera attribuée une Palme d’or d’honneur : « la technologie n’est rien sans le souffle de l’artiste », a souligné la Présidente du festival à son propos,

    - Barbra Streisand qui « a passé sa vie à briser les plafonds de verre avant même qu’on leur donne un nom », selon Iris Knobloch,

    - Eye Haïdara, maîtresse des cérémonies d’ouverture et de clôture, qui « incarne exigence, générosité, et capacité de rassembler », toujours selon la Présidente du festival.

    Elle a conclu en rappelant que « derrière une grande œuvre, il y a un être humain qui persévère. Le Festival de Cannes lui aussi persévère. Il reste un roc, un repère dans la tempête.  Ce festival est un équilibre délicat, un bien commun. Ce festival reste fragile et mérite d’être défendu chaque jour. » 

    Thierry Frémaux a ensuite pris la parole pour annoncer « 95% de la sélection ». En préambule, il a tenu à adresser une pensée « aux autres festivals, ceux qui, qui dans une ville, qui dans un pays, mettent le cinéma au cœur des choses, un cinéma qui marque sa singularité au fur et à mesure que les années avancent. » « Aujourd’hui, le langage du cinéma a gagné. Le langage du cinéma est partout. Les films vont nous confirmer l’extraordinaire vitalité de la création mondiale. »

    Thierry Frémaux a par ailleurs rendu hommage à Antoni Lallican, le photographe français tué en Ukraine en octobre 2025, victime d’une frappe de drone dans le Donbass, et à Lili Hinstin, figure respectée de la direction de festivals de cinéma comme celui de Locarno ou du Festival Nouvelles Vagues à Biarritz. Soulignant le courage des reporters de guerre et l’engagement des programmateurs, le Délégué général leur a dédié cette 79ème édition.

    « On a vu des choses très belles qui disent que le cinéma est dans un état de productivité, de créativité formidable » a-t-il tenu à souligner.

    Il a également insisté sur le rôle du documentaire qui « retrouve une existence » et est « aussi un langage qui vient dire un état du monde. » « Les films d’animation sont également de plus en plus présents », a-t-il aussi rappelé, nommant des films qui ont eu un succès international comme Valse avec Bachir, Persépolis ou, récemment, Amélie et la métaphysique des tubes et Arko. Il a ajouté que « Annecy » est le « plus grand festival d’animation au monde. »

    Cette année, « les Etats-Unis seront présents, les studios un peu moins. » « Si les studios sont moins présents à Cannes, c'est qu'ils sont moins présents tout court », selon le Délégué général. Nous notons ainsi qu’un seul film américain figure en compétition, le film d’Ira Sachs. James Gray pourrait cependant venir rejoindre la compétition avec son polar Paper Tiger. Ce serait alors sa septième sélection cannoise. « En dehors du cinéma des studios, un cinéma indépendant, un cinéma ailleurs qu'à Los Angeles, continue d'exister », a rappelé Thierry Frémaux. 

    Comme chaque année, la sélection dessine donc l’état du monde : « Ce qu’on se dit au terme de ces six mois intenses du processus de sélection, c’est que nous avons vu des films très intelligents. Notre mode de sélection :  qu’est-ce que telle ou telle œuvre vient dire de ce qu’est le cinéma contemporain. On a vu des films très intelligents. D’un haut niveau de cinéma. Mais aussi de pensée… ». « On a vu des gens qui vivent en groupe, comme si on avait la nostalgie de ça, d’un monde plus uni. » « On s’aperçoit que le monde occidental a besoin de douceur, de chanson de nature. Et d’autres de sécurité, de prospérité, qu’on apporte du soin aux enfants et aux familles. »

    En ce qui concerne la compétition, ont été annoncés pour l’instant 21 films et « 11 entrants » et un « film qui, normalement, y sera. Le contrat n’est pas encore complètement signé. » A la fin de la conférence, Thierry Frémaux a de nouveau précisé que la « compétition » sera « je l’espère autant que vous, augmentée d’un film ». Peut-être le film de James Gray.

    Cet article sera bien sûr complété au fur et à mesure des annonces officielles.

    Parmi tous ces films, j’attends tout particulièrement :

    -  Un film tourné au Costa Rica, une première sélection officielle pour le film de Valentina Maurel, Ton animal maternel (Un Certain regard)

    - Le film rwandais Ben’Imana de Marie-Clémentine Dusabejambo qui est le « premier film sur la réconciliation de cette tragédie qui a traversé le pays.  Une étonnante œuvre de cinéma. » (Un Certain Regard)

    - Dans le cadre de Cannes Première, le film de Daniel Auteuil, La Troisième nuit qui raconte le « sauvetage d’enfants pendant la Seconde Guerre mondiale ». J’avais beaucoup apprécié Le Fil découvert à Cannes en 2024, en séance spéciale, dont je vous parle ici. 

    - Hors compétition, le film de Vincent Garenq, L’Abandon, sur Samuel Paty « abandonné par les gens qui l’entouraient », selon les termes de Thierry Frémaux. « Le cinéma s’empare déjà du sujet et il nous a paru important de montrer ce film. »

    - Le nouveau film d’Agnès Jaoui, L’Objet du délit, « comédie contemporaine autour d’une troupe d’opéra qui va monter Les Noces de Figaro » avec Daniel Auteuil, Eye Haïdara.  Une « comédie qui ramène beaucoup à des questions que les sociétés contemporaines se posent sur les comportements, sur les uns et les autres ».

    L'affaire Marie-Claire, en Séance spéciale. Lauriane Escaffre et Yvo Muller y abordent le combat pour faire voter la loi autorisant l'avortement.

    -En compétition, Minotaure d’Andreï Zvyagintsev « qui n’est plus dans ce pays agresseur de l’Ukraine. Un film qui parle de la bourgeoisie. De la conscription, de la façon dont ils doivent faire des listes pour les envoyer à la guerre.  Une sorte de remake de La Femme infidèle de Chabrol qui mêle dans son film un certain nombre de sujets », selon Thierry Frémaux. Nous retrouvons donc le cinéaste russe neuf ans après le magistral Faute d’amour (qui figurait également en compétition) dont je vous avais parlé ici. Un très grand film qui aurait déjà mérité la Palme d’or qui m’avait rappelée un film qui l’avait justement obtenue qui nous interrogeait sur les petitesses en sommeil recouvertes par l’immaculée blancheur de l’hiver, un film rude et rigoureux, Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan. Une Palme d’or que Zvyagintsev aurait indéniablement mérité pour ce film, parfait de l’interprétation au scénario en passant par la mise en scène et même la musique, funèbre et lyrique, qui renforce encore le sentiment de désolation et de tristesse infinie qui émane de ces personnages que la richesse du scénario nous conduit finalement à plaindre plus qu’à blâmer. Du grand art.

    -En compétition, le nouveau film de Rodrigo Sorogoyen, El ser querido. Thierry Frémaux a résumé le film comme l’histoire d’un « cinéaste sur un plateau, tout le temps en désir de mener à bien son projet. Un plateau traversé de toutes les questions qui se posent en matière comportementale. » On se souvient de As bestas présenté à Cannes Première en 2022. Ce film a pour cadre un village en déclin et la campagne de Galice, sauvage, grisâtre et monotone, qui constitue un personnage à part entière, à la fois fascinant et inquiétant, hostile et admirable.  Ajoutez à cela un scénario impeccable (de Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen), une interprétation de Marina Foïs et Denis Ménochet d’une justesse qui ne flanche jamais, et qui contribue beaucoup au parfait équilibre de l'ensemble, et vous obtiendrez un film âpre mais remarquable.

    - En compétition, le nouveau film de László Nemes, dont on se souvient du film choc, l’âpre Fils de Saul, présenté en compétition en 2015, dans lequel la profondeur de champ, infime, renforce cette impression d’absence de lumière, d’espoir, d’horizon, nous enferme dans le cadre avec Saul, prisonnier de l’horreur absolue dont on a voulu annihiler l’humanité mais qui en retrouve la lueur par cet acte de bravoure à la fois vain et nécessaire, son seul moyen de résister. Que d’intelligence dans cette utilisation du son, de la mise en scène étouffante, du hors champ, du flou pour suggérer l’horreur ineffable, ce qui nous la fait d’ailleurs appréhender avec plus de force encore que si elle était montrée. László Nemes s’est beaucoup inspiré de Voix sous la cendre, un livre de témoignages écrit par les Sonderkommandos eux-mêmes. Ce film a été développé à la résidence de la Cinéfondation du Festival de Cannes 2011. Aussi tétanisant et nécessaire que Shoah de Claude Lanzmann. C’est dire ! Cette fois, il revient avec un film sur Jean Moulin, Moulin, incarné par Gilles Lellouche. Le fils de Saul

    -En compétition, le film de Cristian Mungiu tourné en Norvège, Fjord. Cristian Mungiu, avait obtenu la Palme d'or en 2007 pour Quatre mois, trois semaines et deux jours.

    - En compétition, le film du cinéaste belge, Emmanuel Marre, Notre salut, sur la « vie quotidienne du régime de Vichy. Comment des fonctionnaires se sont comportés et essayaient de gouverner le pays. »

    - En compétition, le film de Marie Kreutzer, Gentle Monster.  La « vie d’un couple quand l’un révèle une facette inattendue de sa personnalité et monstrueuse. Avec Léa Seydoux. » On se souvient du Corsage en 2022, en sélection Un Certain Regard, un film sur l’Impératrice Elisabeth d’Autriche qui avait reçu le prix de la meilleure création sonore. Une réflexion et métaphore astucieuse des règles auxquelles doivent se plier les femmes. Le portrait d’une révoltée dans lequel la forme épouse ainsi brillamment le fond. Marie Kreutzer (également scénariste de son film), elle aussi s’y échappe : des contraintes formelles et des règles, et même de la vérité. Elle apporte de la modernité dans cette œuvre à l’image de l’impératrice qu’elle dépeint : irrévérencieuse. Il y eut le Marie-Antoinette de Sofia Coppola qui se jouait aussi des codes et des conventions, sans s'émanciper du glamour, indissociable du film d'époque en costumes, alors que Marie Kreutzer envoie tout valser pour aboutir à cette brillante allégorie de notre époque dans laquelle les apparences enserrent et emprisonnent les femmes dans un corset plus insidieux que celui d’Elisabeth mais parfois non moins destructeur. Une œuvre à l’image de sa création sonore, innovante, à juste titre récompensée, et de sa musique : intense, vibrante, marquante, engagée, puissante. 

    - En compétition, le film japonais Quelques jours à Nagi de Koji Fukada qui marque ainsi l’entrée en compétition du cinéaste. Un film sur le « Japon des solitudes qui se rencontrent. »

    - En compétition, Hope de Na Hong-Jin, un « film coréen d’un peu plus de 2h qui change en permanence de genre. C’est plutôt un film d’action. » a précisé Thierry Frémaux.

    - En compétition, deux ans après L’Innocence, pour mon plus grand plaisir, nous retrouvons l’incontournable, Hirokazu Kore-eda, Palme d’or 2018 pour Une affaire de famille. Il est de retour avec un film qui s’intitule Sheep in the box, un « film qui parle de l’IA. On retrouve ses thèmes : enfance innocence », selon Thierry Frémaux. Il sera pour la 8ème fois en compétition officielle. L’Innocence est un film qui m’avait rappelé le film de Lukas Dhont, Close (également présenté en compétition à Cannes, en 2022). C’est cela la beauté du cinéma : sonder la complexité des êtres, nous perdre pour mieux nous aider à trouver une vérité, nous trouver aussi parfois, nous éblouir pour nous éclairer. Et nous bouleverser.

    L'Innocence a obtenu le Prix du Scénario ainsi que la Queer Palm au Festival de Cannes 2023. 

    -Et justement, en compétition, nous retrouvons également Lukas Dhont dont j’avais tant aimé Close, Grand prix du Festival de Cannes 2022. Malgré la tragédie évoquée, le film de Lukas Dhont, d’une maîtrise (de jeu, d’écriture, de mise en scène) rare, est empreint de poésie qui ne nuit pas au sentiment de véracité et de sincérité. Et puis il y a ce regard final qui ne nous lâche pas comme l’émotion poignante, la douce fragilité et la tendresse qui parcourent et illuminent ce film. Un regard final qui résonne comme un écho à un autre visage, disparu, dont le souvenir inonde tout le film de sa grâce innocente. Un film étourdissant de sensibilité, bouleversant.

     « On a vu le film seulement hier. Il revient avec ce film qui traite de la guerre de 14 dans une lumière inspirée des photos couleur de l’époque. Un film de pur cinéma qui existe très souvent par la seule grâce de la mise en scène et de la caméra », a précisé Thierry Frémaux.

    - En compétition, La boule noire de Javier Calvo et Javier Ambrossi. « Film historique à la grande inventivité de mise en scène dans lequel Penelope Cruz fait une apparition éclair mais inoubliable », selon Thierry Frémaux.

    - En compétition, La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Taquet.  Avec Léa Drucker dont Thierry Frémaux a tenu à rappeler qu’elle avait « prononcé un discours assez inoubliable aux César cette année. »

    - Le nouveau film d’Asghar Farhadi, en compétition : Histoires parallèles. Thierry Frémaux a rappelé qu’il « ne peut pas tourner dans son pays, l’Iran. » « Un film avec des comédiens français, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert et Pierre Niney. Une histoire avec des gens qui se regardent d'un immeuble à l'autre, des destins qui se croisent».

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    -En compétition pour la septième fois, le nouveau film de Pedro Almodovar, un film déjà sorti en Espagne, Amarga Navidad, un peu plus d'un an après La Chambre d'à côté.

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    Vous pourrez aussi notamment découvrir :

    - un documentaire de Steven Soderbergh sur John Lennon (Séance spéciale)

    - le premier film de John Travolta, à Cannes Première : Vol de nuit pour Los Angeles

    - le nouveau film de Nicolas Winding Refn, Hors compétition, Her private hell

    - Karma de Guillaume Canet, Hors compétition, avec Denis Menochet et Marion Cotillard

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     © Christophe Brachet

    - La bataille De Gaulle – l’âge de fer réalisé par Antonin Baudry qui a un « passé de diplomate aux côtés de Dominique de Villepin. »  La première partie de ce biopic sur le général sera présentée Hors compétition. De Gaulle est incarné par Simon Abkarian.

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    © 2026 Pathé Films - TF1 Films Production - Belvédère - Auvergne Rhône Alpes Cinéma

    - En compétition, le nouveau film d’Ira Sachs, The man I Love, un « film sur le sida à New York frappant les artistes. » Thierry Frémaux a ainsi tenu à rappeler que « le sida continue à faire des ravages dans des pays qui n’ont pas accès aux médicaments permettant de le combattre. »

    - En compétition, le nouveau film de Jeanne Herry, Garance, avec Adèle Exarchopoulos

    - En compétition, L’Inconnue d’Arthur Harari, co-scénariste de la Palme d'Or de 2023, Anatomie d'une chute. Un « film adapté d’un roman graphique qui parle de schizophrénie, de beaucoup de choses. L’un des films les plus discutés dans le comité.  Un objet de cinéma extrêmement singulier. Le Festival de Cannes a toujours été marqué par les batailles d’Hernani. Rappelons que L’Avventura avait été sifflé. Que la Dolce Vita avait été mal accueilli, en recevant sa Palme d’or des mains de Simenon. »

    - Soudain de Hamaguchi Ryusuke, un « film franco-japonais tourné à Paris avec des comédiens français et japonais »

    Enfin, le film d’ouverture est signé Pierre Salvadori et s’intitule La Vénus électrique.

    Concernant les films français en compétition, il faudra compter avec : Histoire de la nuit de Léa Mysius, Garance de Jeanne Herry, L’Inconnue d’Arthur Harari, La vie d’une femme de Charline Bourgeois-Taquet, et des coproductions françaises ; Histoires parallèles de l’Iranien Asghar Farhadi et Notre Salut d’Emmanuel Marre.

    Le cinéma français est également très présent dans les autres sections : L'objet du délit, d'Agnès Jaoui, le film de Daniel Auteuil, La Troisième nuitL'Abandon, de Vincent Garenq, Karma, de Guillaume Canet, La Bataille de Gaulle : L'Âge de fer d'Antonin Baudry, le film de Pierre Salvadori en ouverture, Full Phil de Quentin Dupieux, et L’Affaire Marie-Claire de Lauriane Escaffre et Yvo Muller (auteurs auparavant de Maria rêve).

    Notons la présence de cinq réalisatrices dans les films en compétition, ce qui reflète le pourcentage de films reçus réalisés par des femmes, 25 à 28%, selon Thierry Frémaux

    Trois films espagnols font également partie de la sélection, le signe d' «un certain mouvement dans le cinéma espagnol » selon Thierry Frémaux : Amarga Navidad de Pedro Almodovar, El ser querido de Rodrigo Sorogoyen, La bola negra de Javier Calvo et Javier. Le cinéma japonais est aussi très présent avec Sheep in the box de Hirokazu Kore-eda, Soudain de Hamaguchi Ryusuke, Quelques jours à Nagi de Koji Fukada, De toutes les nuits, les amants de Yukiko Sode, ou encore Le Château d'Arioka de Kiyoshi Kurosawa.

    Un cinéma qui sera donc marqué par le cinéma asiatique…avec un réalisateur sud-coréen pour président du jury.

    Les Rendez-vous du Festival de Cannes

    Le Festival de Cannes prolonge les projections de la Sélection officielle par des rencontres avec de grandes figures du cinéma contemporain. 

    Cette année, ces rendez-vous s’ouvriront avec Sir Peter Jackson, au lendemain de la remise de sa Palme d’or d’honneur. Cate Blanchett et Tilda Swinton participeront également à ces échanges, offrant aux festivaliers trois moments de dialogue privilégiés.

    Rendez-vous avec... Sir Peter Jackson
    Mercredi 13 mai 

    Rendez-vous avec... Cate Blanchett
    Dimanche 17 mai 

    Rendez-vous avec...  Tilda Swinton
    Jeudi 21 mai

    L’événement motorisé du 79e Festival de Cannes :

    Le film The Fast and the Furious en dérapage contrôlé sur la Croisette !

    La 79e édition du Festival de Cannes s’apprête à accueillir un événement cinématographique à grande vitesse : The Fast and the Furious, le film de 2001 à l’origine d’un phénomène culturel mondial, déboule sur la Croisette dans un fracas spectaculaire. Pour célébrer le 25e anniversaire d’une franchise qui a conquis le monde et a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire du cinéma, le Grand Théâtre Lumière résonnera du rugissement inimitable des moteurs le mercredi 13 mai à 23h45.

    Cinéma de la plage

    Tous les soirs à 21h30, le Festival de Cannes se réinvente à la faveur de la nuit et transforme la plage Macé de la Croisette, située en face de l’hôtel Majestic, en cinéma à ciel ouvert. En Sélection officielle, non loin du Palais des Festivals, c’est une autre façon, ouverte à tous, de participer à la grande fête du cinéma ! Événement exceptionnel : le Cinéma de la Plage accueillera une avant-première mondiale avec la projection des Caprices de l’enfant roi de Michel Leclerc, en présence de toute l’équipe du film pour partager un moment privilégié, avec Artus, Doria Tillier, Julia Piaton et Franck Dubosc. Mais aussi Mon oncle de Jacques Tati en présence de Macha Makeïeff et Jérôme Deschamps, fondateurs des Films de Mon Oncle et de Juliette Hochart, directrice du catalogue, Studiocanal, Je hais les acteurs en présence de Gérard Krawczyk, Ces Messieurs dames de Pietro Germi, Les Hommes du président de Alan J.Pakula, 

    Au total, 11 films seront projetés dont Top Gun pour les 40 ans du film. Au programme notamment : la projection des deux Palmes d’or de l’année 1966 (vous pourrez ainsi revoir Un homme et une femme, en présence de Claude Lelouch), le retour de Ken Loach, un souvenir de Carlos Saura et Viva Maria de Louis Malle, pour un hommage à Brigitte Bardot organisé par la Mairie de Cannes sur la plage Macé qui devient la Plage Brigitte Bardot.

    Cannes classics 2026

    Bruce et Laura Dern, Guillermo del Toro, Artavazd Pelechian, Dario Argento, Jerzy Skolimowski, et deux films contemporains, dont un évoquant l’existence de Michèle Firk, seront parmi d’autres les invités de Cannes Classics.

    Il y a bientôt vingt ans, alors que la relation du cinéma contemporain à sa propre mémoire était sur le point d’être bouleversée par l’apparition naissante du numérique, le Festival de Cannes a créé Cannes Classics, une sélection qui permet d’afficher le travail de valorisation du patrimoine effectué par les sociétés de production, les ayants droit, les cinémathèques ou les archives nationales à travers le monde.

    Devenu une composante essentielle de la Sélection officielle, Cannes Classics présente des films anciens dans des copies restaurées et des documentaires ayant trait à leur histoire. Le travail de restauration bat son plein sur tous les continents ; on est saisis par la vivacité retrouvée au présent des ombres, des noirs et blancs et des couleurs de ce que fut le cinéma ancien.

    Inspirant de multiples initiatives à travers le monde, Cannes Classics poursuit son travail de visite à l’histoire, chefs-d’œuvre reconnus ou raretés précieuses qui retrouveront le chemin du grand écran. Un bouillonnement qui, entre fictions et documentaires projetés, constituent un programme qu’on retrouvera en salle Buñuel, en salle Agnès Varda ou au Cinéma de la plage.

    Parce que Cannes se donne aussi comme mission d’enchanter le rapport du public d’aujourd’hui avec la mémoire du cinéma, Cannes Classics met le prestige du plus grand festival du monde au service du cinéma retrouvé, accompagnant toutes les nouvelles exploitations des grandes œuvres du passé : sortie en salles, diffusion sur plateformes ou en VOD, édition en DVD/Blu-ray.

    La sélection Cannes Classics 2026 est composée cette année encore de célébrations, de copies restaurées et de documentaires. Elle présentera 22 longs métrages, 3 courts métrages, de 6 documentaires. Il y aura aussi deux œuvres contemporaines.

    Cette édition sera dédiée à la mémoire de Dean Tavoularis, chef décorateur.

    Retrouvez le passionnant programme ici.

     

    Le jury

    Le Jury du 79e Festival de Cannes sera présidé par le réalisateur, scénariste et producteur sud-coréen Park Chan-wook. Il sera entouré de l'actrice et productrice américaine Demi Moore, de l’actrice et productrice irlandaise-éthiopienne Ruth Negga, de la réalisatrice et scénariste belge Laura Wandel, de la réalisatrice et scénariste chinoise Chloé Zhao, du réalisateur et scénariste chilien Diego Céspedes, de l'acteur ivoirien-américain Isaach De Bankolé, du scénariste écossais Paul Laverty et de l’acteur suédois Stellan Skarsgård.  Le Jury aura l’honneur de décerner la Palme d’or à l’un des 22 films en Compétition, après Un simple accident de Jafar Panahi remis par le Jury de Juliette Binoche, en 2025. Le palmarès sera révélé le samedi 23 mai prochain lors de la cérémonie de Clôture, retransmise en direct par France Télévisions en France et par Brut à l’international.

    Le jury de la Caméra d’or

    Après la cinéaste italienne Alice Rohrwacher, l’actrice, réalisatrice et scénariste québécoise Monia Chokri présidera le Jury de la Caméra d’or de la 79e édition du Festival de Cannes. Entourée de ses quatre jurés, elle récompensera un premier geste de mise en scène parmi les films de la Sélection officielle, de la Semaine de la Critique et de la Quinzaine des cinéastes. Le nom du film lauréat sera dévoilé lors de la cérémonie de Clôture le samedi 23 mai.

    Monia CHOKRI

    Actrice, réalisatrice & scénariste - Canada

     

    Michel BENJAMIN (AFC)

    Directeur de la Photographie – France 

     

    Cédric COPPOLA (SFCC)

    Critique de Cinéma – France

     

    Marine FRANCEN (SRF)

    Réalisatrice & scénariste – France

     

    Christophe MASSIE (FICAM)

    Directeur général délégué chez Eclair by Netgem – France

    SELECTION OFFICIELLE

    Film d’ouverture 

    LA VÉNUS ÉLECTRIQUE

    Pierre SALVADORI

     

    Hors Compétition

     

    Compétition

    AMARGA NAVIDAD

    Pedro ALMODÓVAR

     

    HISTOIRES PARALLÈLES

    Asghar FARHADI

     

    LA VIE D'UNE FEMME

    Charline BOURGEOIS-TACQUET

     

    LA BOLA NEGRA

    Javier CALVO & Javier AMBROSSI

     

    COWARD

    Lukas DHONT

     

    DAS GETRÄUMTE ABENTEUER

    Valeska GRISEBACH

     

    SOUDAIN

    HAMAGUCHI Ryusuke

     

    L'INCONNUE

    Arthur HARARI

     

    GARANCE

    Jeanne HERRY

     

    SHEEP IN THE BOX

    KORE-EDA Hirokazu

     

    HOPE

    NA Hong-jin

     

    NAGI NOTES (QUELQUES JOURS À NAGI)

    FUKADA Koji

     

    GENTLE MONSTER

    Marie KREUTZER

     

    NOTRE SALUT

     

    Emmanuel MARRE

    FJORD

     

    Cristian MUNGIU

    HISTOIRES DE LA NUIT

     

    Léa MYSIUS

     

    MOULIN

    László NEMES

     

    FATHERLAND

    Pawel PAWLIKOWSKI

     

    THE MAN I LOVE

    Ira SACHS

     

    EL SER QUERIDO

    Rodrigo SOROGOYEN

     

    MINOTAURE

    Andrey ZVYAGINTSEV

     

    Un Certain Regard

    TEENAGE SEX AND DEATH AT CAMP MIASMA

    Jane SCHOENBRUN   

    Film d'ouverture

     

    LES ÉLÉPHANTS DANS LA BRUME

    Abinash BIKRAM SHAH

    1er film

     

    LE CORSET

     

    Louis CLICHY

     

    BEN'IMANA

    Marie-Clémentine DUSABEJAMBO

    1er film

     

    CONGO BOY

    Rafiki FARIALA

     

    CLUB KID

    Jordan FIRSTMAN

    1er film

     

    UĻA

    Viesturs KAIRIŠS

     

    LA MÁS DULCE

    Laïla MARRAKCHI   

     

    EL DESHIELO

    Manuela MARTELLI

     

    SIEMPRE SOY TU ANIMAL MATERNO (TON ANIMAL MATERNEL)

    Valentina MAUREL

     

    YESTERDAY THE EYE DIDN'T SLEEP

    Rakan MAYASI

     

    I'LL BE GONE IN JUNE

     

    Katharina RIVILIS

    1er film

     

    QUELQUES MOTS D'AMOUR

    Rudi ROSENBERG

     

    EVERYTIME

    Sandra WOLLNER

     

    DE TOUTES LES NUITS, LES AMANTS

    SODE Yukiko

     

    Hors Compétition

     

    LA BATAILLE DE GAULLE : L'ÂGE DE FER

    Antonin BAUDRY

     

    KARMA

    Guillaume CANET    

     

    DIAMOND

    Andy GARCIA

     

    L'ABANDON

    Vincent GARENQ

     

    L'OBJET DU DÉLIT

     

    Agnès JAOUI

     

    HER PRIVATE HELL

    Nicolas WINDING REFN

     

    Séances de minuit

    FULL PHIL

    Quentin DUPIEUX   

     

    SANGUINE

    Marion LE CORROLLER  

    1er film

     

    ROMA ELASTICA

    Bertrand MANDICO

     

    JIM QUEEN

    Marco NGUYEN & Nicolas ATHANÉ

    1er film

     

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    GUN-CHE (COLONY)

    YEON Sang-ho

     

    Cannes Première

     

    LA TROISIÈME NUIT

    Daniel AUTEUIL

     

    THE MATCH

    Juan CABRAL et Santiago FRANCO

     

    KOKUROJO (LE CHÂTEAU D'ARIOKA)

    KUROSAWA Kiyoshi

     

    HEIMSUCHUNG (LE BOIS DE KLARA)

    Volker SCHLÖNDORFF

     

    VOL DE NUIT POUR LOS ANGELES

    John TRAVOLTA

     

    Séances Spéciales

     

    REHEARSALS FOR A REVOLUTION

    Pegah AHANGARANI

    1er film

     

    LES MATINS MERVEILLEUX

    Avril BESSON

    1er film

     

    L’AFFAIRE MARIE-CLAIRE

    Lauriane ESCAFFRE & Yvo MULLER

     

    AVEDON

     

    Ron HOWARD

     

    LES SURVIVANTS DU CHE

    Christophe Dimitri RÉVEILLE

    1er film

     

    JOHN LENNON : THE LAST INTERVIEW

    Steven SODERBERGH

     

    CANTONA

    David TRYHORN & Ben NICHOLAS

    COMPLÉMENTS DE SÉLECTION OFFICIELLE DU 22/04/2026

    Le 22 avril, les films suivants sont venus compléter la sélection officielle du 79ème Festival de Cannes avec notamment le très attendu Paper Tiger de James Gray qui rejoint les films en compétition mais aussi Ulysse de Laetitia Masson en clôture d’Un Certain Regard.

    COMPÉTITION

     

    PAPER TIGER

    James Gray

     

    UN CERTAIN REGARD

     

    VICTORIAN PSYCHO

    Zachary Wigon

    MÉMOIRE DE FILLE

    Judith Godrèche

    TITANIC OCEAN

    Konstantina Kotzamani

    1er film

    ULYSSE

    Laetitia Masson

    En clôture d'Un Certain Regard

     

    CANNES PREMIÈRE

     

    THE END OF IT

    Maria Martinez Bayona

    1er film

    MARIE MADELEINE

    Gessica Généus

    AQUI

    Tiago Guedes

    MARIAGE AU GOÛT D’ORANGE

    Christophe Honoré

    SI TU PENSES BIEN

    Géraldine Nakache

     

    SÉANCES SPÉCIALES

     

    PRINTEMPS

    Rostislav Kirpičenko

    1er film

    CENIZA EN LA BOCA

    Diego Luna

    TANGLES

    Leah Nelson

    1er film

    Animation

    LE TRIANGLE D'OR

    Hélène Rosselet-Ruiz

    1er film

    GROUNDSWELL

    Joshua et Rebecca Tickell

    Documentaire

     

    SÉANCE FAMILLE

    LUCY LOST

    Olivier Clert

    1er film

    Animation

     

    Le Prix de la Citoyenneté 2026

    Retrouvez, en cliquant ici, mon article consacré au Prix de la Citoyenneté 2025 qui fut attribué au film Un simple accident de Jafar Panahi, ainsi que ma critique du film.

    8ème édition

    Président du Jury 2025 :  Jean-Paul Salomé

    L’Association Clap Citizen Cannes à vocation philanthropique, culturelle et éducative se réfère aux valeurs de la République.

    Elle est à l’origine de la création du Prix de la Citoyenneté

    Nabil Ayouch, cinéaste franco-marocain, en est l’actuel Président. 

    Ce Prix est présent à Cannes pour sa 8ème édition. 

    Le Prix de la Citoyenneté se revendique universel, laïque et humaniste. Il a pour objet de récompenser les valeurs érigeant le citoyen en acteur engagé des démocraties. Il promeut, au niveau national, européen et international, la représentation de la citoyenneté dans les domaines du cinéma, de l’audiovisuel et du multimédia. Il a pour vocation de faciliter et d’élargir l’accès du public et notamment du jeune public aux œuvres cinématographiques. 

    Le jury 2026 est présidé par :

    Jean-Paul Salomé, réalisateur et scénariste français et constitué de :

    Mohamat-Aminee Benrachid, acteur sud-soudanais, tchadien

    Fabienne Servan-Schreiber, productrice française

    Micha Khalil, journaliste culture franco-libanaise Montecarlo Doualiya France Média Monde

    Michel Leclerc, réalisateur et scénariste français

     

    Deux rendez-vous : 

    Jeudi 21 mai à 15h00

    Débat : Cinéma et diversité, un enjeu citoyen

    Avec le soutien du Ministère délégué chargé de le l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations. 

    Débat : Cinéma et solidarité

    Avec 

    Les membres du jury du Prix de la Citoyenneté présidé par le réalisateur Jean-Paul Salomé

    Gaëtan Bruel (Président du CNC)

    Sarah Rinaldi (Cheffe d'unité à la Commission européenne) 

    Julie-Jeanne Régnault (directrice générale de European Producers Club)

    Modérateur : Florian Krieg, rédacteur en chef du Film Français.

    Plage du CNC - Entrée libre

    Samedi 23 mai 2026 à 13h30 

    Remise du 8ème Prix de la citoyenneté 2025

  • Livre - Cinéma – EN FIDÈLE AMITIÉ (Lettres de cinéma 1950 - 2025) de Gilles Jacob (Robert Laffont)

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    Selon Madame de Sévigné, « La lettre est un portrait de l’âme ». Les échanges épistolaires constituent plus que jamais un refuge. Ils permettent de ciseler son ressenti, d’affiner sa pensée, d’en restituer les nuances et la complexité à une époque où, souvent, tout doit être simplifié et synthétisé, pour être finalement congédié en un clic. Ils procurent aussi la liberté d’oser : les émotions, les digressions, les élans. Une lettre dessine l’âme de son auteur dans ses contours les plus subtils. « Une lettre procure un tel sentiment de liberté, de pensée, de style, de sincérité », précise Gilles Jacob dans la préface.

    Son impressionnante correspondance est l’objet de ce nouveau livre, En fidèle amitié, constitué de plus de six cents missives qui composent une véritable cartographie sensible de son existence. Elle débute par une lettre du 27 décembre 1950, adressée à Nino Frank, journaliste et dialoguiste de cinéma. Gilles Jacob a alors vingt ans et est étudiant en khâgne au lycée Louis-le-Grand. Il a fondé la revue de cinéma Raccords et lui demande un « papier ». Cela commence donc bien avant qu’il ne devienne délégué général, puis président du Festival de Cannes. Cette correspondance s’achève bien après, par une lettre de remerciement de Michael Haneke du 5 décembre 2025. Ainsi, c’est autant l’histoire du cinéma qui se dessine entre les lignes qu’une vie entière qui se déploie.

    Ses échanges avec deux cents artistes esquissent une mémoire intime du cinéma et de ceux qui le font. À travers ces lettres, Gilles Jacob dévoile les coulisses du Festival de Cannes : l’art délicat de composer une sélection scrutée par le monde entier, de convaincre les uns de venir, d’amener les autres à accepter un refus. Ces échanges ont aussi ce pouvoir rare : suspendre le temps, et nous faire revivre la magie du septième art là où « s’écrit l’histoire du cinéma ». Un festival que définit si bien Xavier Giannoli dans une des lettres : « Je pense aux lumières de Cannes, à cette électricité magique que le Festival transmet aux films, à ce rendez-vous que les cinéastes espèrent et craignent comme les amoureux des films de Truffaut. »

    Comme Laura Morante l’écrit dans une lettre, j’aurais envie de dire à Gilles Jacob : « Mais pour moi Cannes, c’est vous. » Et cela le restera.  Pendant cinquante années, ce dernier a incarné une certaine idée du festival : exigeante, élégante, profondément humaine, et il a permis qu’il devienne le plus grand festival de cinéma au monde. Un festival qu’il a fréquenté depuis 1964, « 52 fois 3 semaines, 5 ans » de sa vie, comme journaliste, comme directeur, comme président, jusqu’en 2014. Et encore un peu ensuite comme président de la Cinéfondation.

    Pourtant, en 2018, avait lieu son non-renouvellement au conseil d’administration du Festival de Cannes, après la mise en place de nouveaux statuts diminuant le nombre de sièges. Une décision d’une grande ingratitude, aussi inique qu’incompréhensible.  Ce livre permet de rappeler que « Cannes » lui « doit tant » comme le souligne Patrice Leconte après cette inélégante éviction du conseil d’administration : « Sans vous, Cannes ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Et de vous « bazarder » aujourd’hui est odieux. »

    Restent les mots. Ceux qu’il n’est pas possible d’évincer. Ceux qui demeurent altiers quand la vie chancelle. Les mots qui relient, sauvent, guérissent, subliment, permettent de s’évader de la réalité comme de la médiocrité. « Écrire, c’est vivre », écrit-il dans la préface. Oui, écrire, c’est vivre. Vivre doublement même. Intensément. Ses livres en témoignent : ils sont autant d’hommages au cinéma que d’explorations de l’écriture elle-même.

    Le 26 décembre 2011, dans un moment où la vie vacillait, après avoir écrit un article de blog sur un de ses livres, je recevais un e-mail signé Gilles Jacob. Je me souviens de la date précise parce qu’une personne qui m’était si chère avait eu, deux mois avant, le diagnostic d’un cancer qui lui serait fatal deux ans plus tard et que ce Noël avait été particulier, le lendemain illuminé par ce message dont j’avoue avoir cru d’abord qu’il était l’œuvre d’un usurpateur. C’est l’occasion pour moi de dire à quel point ces échanges, au fil des ans, ont été et sont précieux et empreints de son élégance rare. Je suis heureuse que ce livre la reflète si fidèlement.

    Si ce livre m’a autant émue, c’est en effet parce que je retrouve là la délicatesse et le souci de l’autre non feints de Gilles Jacob mais aussi parce que, au-delà de la palpitante plongée dans l’Histoire du cinéma à laquelle elles nous invitent, ces lettres questionnent notre rapport au temps. Elles le traversent. Elles lui résistent. Elles le suspendent parfois, tout en rappelant sa fuite irréversible.

    « Seulement, à rêver trop, ne passe-t-on pas à côté de la -vraie- vie ? » s’interroge Gilles Jacob dans un de ses précédents ouvrages Le Fantôme du Capitaine (Robert Laffont – 2011), dans lequel il cite aussi Tchekhov (La Mouette) : « Il faut peindre la vie non pas telle qu’elle est, ni telle qu’elle doit être, mais telle qu’elle se représente en rêve ». Chacun de ses livres (tout comme cette correspondance) me semble ainsi répondre à cette définition : un rêve comme une forme de résistance à la mélancolie et au temps assassin. Je me souviens encore du chapitre Vieillir dans Le festival n’aura pas lieu (Grasset – 2015), consacré au temps ravageur qui emporte tout, nous rappelant aux ultimes instants ou, trop tard, l’essentiel. Derrière les traits de son personnage principal, Lucien Fabas, se faufile la mélancolie de son auteur. Dans Un homme cruel (Grasset – 2016), il nous invite à un voyage à travers une vie aussi romanesque que celles des personnages que Sessue Hayakawa (ledit « homme cruel ») a incarnés. La vie tumultueuse d’une star tombée dans l’oubli. L’éternelle histoire de la versatilité du public et du succès, de la gloire éblouissante et de l’oubli tueur : une dichotomie fascinante entre l’être et l’image.

    En fidèle amitié s’inscrit dans cette continuité : un pont entre l’être et l’image, entre les œuvres et la vie, mais aussi entre les différents livres de Gilles Jacob. Des romans, des autobiographies aussi. Ainsi, ne passez pas à côté de L’Échelle des Jacob (Grasset – 2020) dans lequel il raconte la complexité d’une histoire française. Une histoire comme une autre et pourtant si singulière. Vous y découvrirez l’enfance de celui qui fut « pendant trente-huit années l’otage et l’amant du Festival de Cannes » malgré sa « timidité maladive » et son « désordre légendaire ». Mais aussi le portrait de son père, qui aurait pu être un personnage de cinéma, qu’il dépeint sans manichéisme, un homme dur malgré les souvenirs de rares éclats de tendresse de l’enfance, dont on se dit que malgré tout, il parvint à « l’aimer dans le souvenir ». On y apprend encore qu’il lui a toujours fallu se « battre pour obtenir des choses qui n’étaient pas évidentes ou qui paraissaient trop faciles à première vue. » Et, surtout, on y découvre le portrait magnifique de sa mère, et de leur « lien indéfectible, plus fort que tout ». Sans oublier les sublimes pages sur son épouse, Jeannette, dont le prénom revient si souvent dans les lettres. Une histoire française, intime mais toujours pudique. Un récit personnel mais aussi universel qui nous renvoie à nos disparus, que nous aurions toujours voulu mieux protéger, aimer, comprendre, étreindre. Et aux regrets qui, eux aussi, nous étreignent.

    Son œuvre littéraire compte aussi un incontournable Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes ( Plon – 2021). Et son dernier livre avant En fidèle amitié, une autre forme de dictionnaire intitulé À nos amours ! coécrit avec Marie Colmant et Gérard Lefort (Grasset / Calmann-Lévy – 2024), voyage amoureux à la rencontre des actrices et acteurs français, « ode à trois voix évoquant en toute subjectivité des artistes choisis et estimés. » Des textes qui se savourent comme autant de petites nouvelles, comme une invitation à voyager dans le cinéma français, à prendre immédiatement son billet pour les films évoqués avec passion par le biais de leurs acteurs. D’Isabelle Adjani à Roschdy Zem, chaque portrait est surtout un exercice d’admiration, savoureux à lire.

    Dans sa bibliographie, dans les livres intitulés Le Fantôme du Capitaine et dans J’ai vécu dans mes rêves (Grasset – 2015), vous trouverez donc des échanges épistolaires, réels ou imaginaires. Le premier consiste en une correspondance imaginaire, une soixantaine de lettres comme autant de nouvelles là aussi, avec des destinataires, réels, comme Juliette Binoche, ou inventés, comme une marchande de chaussures inspirée par Delphine Seyrig, inoubliable Fabienne Tabard de Baisers volés. Le second consiste en un ping-pong jubilatoire constitué de caustiques échanges épistolaires entre deux rêveurs, passionnants passionnés de cinéma, Michel Piccoli et Gilles Jacob. Au gré des évocations des autres, c’est finalement le portrait de Piccoli qui se dessine. Sa liberté. Sa franchise. Sa complexité. Sa peur de paraître prétentieux. Ses blessures. Et surtout son amour immodéré pour son métier, sa passion plutôt, en opposition à ses parents, son « contre-modèle ».

    Cette fois, de lettres en lettres, c’est un autoportrait qui s’esquisse. L’enthousiasme. L’élégance. Le mystère. (« Ce qui nous lie : un certain mystère au-delà de nous-mêmes », comme l’écrit joliment Juliette Binoche). L’attention aux autres. Le souci de ne pas blesser. La bienveillante malice. La tendre ironie. « L’intelligence du cœur ». Je ne peux que souscrire aux propos de Youssef Chahine : « J’ai rarement eu l’honneur de rencontrer une personne aussi courtoise et sympathique que vous ». Mais peut-être est-ce Ludivine Piccoli qui a trouvé la meilleure définition : « royal et galopin ». Ou plus tôt encore, Jean Delannoy, dans une lettre de 1972 : « La rigueur de l’analyse et un bonheur des mots qui font mouche sans blesser. » Et Juliette Binoche, encore, qui évoque une « intelligence baignée de bienveillance ». Tout cela avec « l’impartialité stoïque d’un moine tibétain » (magnifique texte d’Alan Parker pour le 45ème anniversaire du festival) pendant ses années à la tête du festival. Ce livre ne brosse pas seulement le portrait de Gilles Jacob mais aussi des destinataires de ses lettres qui se révèlent bien souvent simples, inquiets, touchants, pétris de doutes. Comme lorsque Juliette Binoche écrit : « Je ne suis pas sûre d’avoir choisi le bon métier pour vivre une vie stable et digne des contes pour enfants. Car le rêve, je l’ai. »

    Ce qui frappe surtout, au fil des pages, c’est la manière dont Gilles Jacob répond : avec une justesse, une délicatesse et une attention devenues rares. Ce livre se lit comme un roman. Le roman d’une vie. Un voyage en « Jacobie », néologisme de sa traductrice en mandarin du Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes, Yalun Wang. Un univers de discrétion, de malice, de sensibilité. Comme en témoigne si bien la bienveillance avec laquelle il répond à Lars von Trier (qui l’appelle… papa), incapable de venir à Cannes, dévoré d’angoisses. D’autres qui ne comprendraient pas forcément cette anxiété, dont je sais à quel point elle peut compliquer la vie, auraient asséné une réponse cinglante. Gilles Jacob répond avec une affectueuse malice, ceci : « J’ai été fasciné par votre tentative d’explication sur la façon dont vous utilisiez les forces tempétueuses et obscures qui vous assaillent parfois au profit de votre travail », « Je suis absolument convaincu que vous n’êtes pas venu dans le seul but de vous épargner un déjeuner avec moi. » De cette délicatesse témoigne aussi sa manière de dire à Adjani : « Ne soyez pas stressée avec moi au téléphone, je ne vous veux que du bien » Toujours, en filigrane, cet humour discret, cette ironie tendre qui désamorce les tensions sans jamais blesser, une forme de grâce dans l’art de répondre. Reviennent alors les mots d’Alan Parker : « La vanité, tout est vanité, surtout à Cannes. » Une vanité dont Gilles Jacob, lui, a su se tenir à distance, préférant à l’éclat superficiel la fidélité aux œuvres et aux êtres.

    Ce livre éclaire aussi l’histoire du Festival de Cannes. Quelques exemples parmi tant d’autres, passionnants. Jeanne Moreau, en 1995, qui demande quatre femmes dans le jury pour « donner l’exemple ». La polémique après la palme d’or de Kusturica dont Gilles Jacob parle là aussi admirablement : « Lui aussi suscite des explosions en mélangeant des matières détonantes (l’histoire des mentalités de son pays) et il observe le résultat d’un œil provocant ». Le drôle de chantage de Godard pour présider le jury du Festival de Cannes 2006. La sensibilité, la lucidité et l’exaltation avec lesquelles Dominique Blanc évoque son rôle de jurée. Les coulisses du prix du jury de Crash.  

    Et puis il y a ceux dont les voix sont plongées dans le silence comme Kiarostami décédé le 4 juillet 2016 à Paris. C’est l’Histoire tout court qui traverse ces lettres quand ce même Kiarostami (né le même jour que Gilles Jacob, à dix ans d’écart) évoque son pays, l’Iran, et le fait que « la violence et la brutalité dont ce gouvernement peut faire preuve sont difficilement prévisibles », ou encore quand Walter Salles évoque les attentats du 15 janvier à Paris, ou quand Gilles Jacob parle de l’assassinat d’Yitzhak Rabin ou, des années plus tard, de la pandémie de Covid-19.

    Mais surtout, comme dans chacun de ses livres, ce qui transpire, c’est l’envie de transmettre la passion du cinéma, et même tout simplement la passion du beau. Les exemples sont innombrables. Je ne veux pas vous gâcher le plaisir de la découverte. Je n’en citerai que quelques-uns. Son émotion après avoir vu Les Moissons du ciel de Terrence Malick dans une lettre de 1978 à Barry Diller, président de Paramount, pour le convaincre de donner le feu vert pour présenter le film à Cannes, qui sera finalement en compétition l’année suivante. Son admiration pour le jeu de Juliette Binoche dans Bleu : « Je pense que rarement au cinéma la traduction physique du fond du désespoir n’a été rendue à ce niveau d’intensité. » Sa jubilation à voir On connaît la chanson dont il témoigne dans une lettre à Resnais, qualifiant son film de « drame gai » et de « tragédie drôlissime ». Il nous donne envie de redécouvrir ces films, comme tous ceux de Kaurismäki, ou encore Une partie de campagne de Renoir (déjà évoqué dans ses précédents livres) ou In the mood for love dont il remarque qu’il « n’a pas pris une ride » se demandant « d’où vient le charme paisible qui se dégage de cette œuvre mélancolique. » Ou encore Quai d'Orsay qu’il éprouve tant de bonheur à revoir comme il l’écrit à Bertrand Tavernier : « Ce genre de satire proche de la réalité fait du bien et manque cruellement ». Et que dire de sa magnifique lettre à Mélanie Thierry saluant à juste titre son interprétation dans La Princesse de Montpensier ? Gilles Jacob sait traduire son admiration sans être flagorneur.

    C’est tout aussi instructif quand ce sont les cinéastes eux-mêmes qui évoquent leurs films comme Loznitsa à propos de Deux procureurs : « Lorsque j’ai conçu le film, j’ai pensé à Robert Bresson. » J’en profite pour vous conseiller (une fois de plus) de voir cet immense film, tristement intemporel, d’une intelligence rare contenue dans la perfection de chaque plan. Une fable oppressante, cruellement burlesque et glaçante qui se termine comme elle avait débuté : par la porte d’une prison qui s’ouvre et qui se referme, tel un piège inextricable. Celui du totalitarisme et de sa logique absconse, inhumaine, dédale terrifiant, déshumanisant et déshumanisé que le cinéaste ausculte avec une ironie dévastatrice. Un film d’une beauté formelle admirable qui rend la démonstration d’autant plus accablante.

    L’inélégance est parfois de mise, comme celle de Chéreau qui, bien que ravi de se voir confier la présidence du jury 2003, lors d’une interview croisée dans le bureau de Gilles Jacob, tient à dire que le Festival de Berlin est le meilleur festival de cinéma au monde. Ce n’est cependant pas ce qu’on retient, plutôt la gratitude, cette « vertu assez rare » comme l’écrit Laura Morante. Une gratitude dont témoigne la lettre de Jean Rochefort, la seule d’un membre du jury cette année-là (2003). Et l’esprit des lettres les plus réjouissantes. Celles de Françoise Sagan, Xavier Giannoli, Emma Thompson (sa grande amie qui ne participera jamais au jury…ce n’est pas faute de lui avoir proposé !), Lars von Trier, Sophie Marceau. Celle qu’il écrit à Louis Malle, remplie d’affection, en 1995, peu de temps avant sa mort. Ou encore ses échanges presque quotidiens, déchirants et tragi-comiques, avec son ami hospitalisé, Francis Boespflug.

    Au fil des pages, vous croiserez aussi Federico Fellini, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Catherine Deneuve (qui, dès 1968, après un article qu’il avait écrit, le remercie de l’avoir « comprise et devinée »), Pedro Almodovar, Stanley Kubrick, Agnès Varda, Jean-Luc Godard, Ingmar Bergman, Sergio Leone, Jean-Loup Dabadie, Steven Spielberg… Soixante-dix années de cinéma défilent ainsi, non comme une chronologie figée, mais comme un roman vivant, vibrant, où chaque lettre est une scène de vie. Des lettres aussi parsemées de passionnantes réflexions sur la vie ou l’art, comme celle de Pavel Lounguine en 1991 : « L’art aide à comprendre la vie, à mordre un morceau de cette masse visqueuse et dense, à la digérer et à se voir soi-même. »

    Beaucoup de pudeur émane de ces lettres aussi comme lors de sa dernière année au festival, quand Gilles Jacob demande à Abbas Kiarostami de présider le jury de la Cinéfondation (qu’il avait créée avec Pierre Viot en 1998) et à Jane Campion de présider le jury, écrivant alors : « Je ne veux donc pas d’adieux, mais uniquement de la joie, des amis et de l’amour du cinéma. »

    Si Gilles Jacob est toujours resté très discret sur ce qu’il pense désormais du Festival de Cannes depuis son départ, sa lettre à Thomas Sotinel est éclairante. « Aujourd'hui, accorder ne serait-ce qu'une seule place de la compétition pour d'autres motifs que la qualité artistique d'un film devient plus que jamais un coup porté au cinéma en tant qu'art, et ce, à une époque où il est en danger pour différentes raisons. Si les grands festivals ne se soucient pas de ce danger, alors ils dépériront eux aussi en même temps que l'art qu'ils prétendent soutenir. Pour des raisons faciles à comprendre, je ne souhaite pas m'exprimer publiquement. Mais veiller à l'intégrité de la compétition des grands festivals paraît une preuve de salut public ».

    Quiconque douterait encore de l’empreinte qu’il a laissée devrait écouter ceux qui lui doivent tant. Ferid Boughedir, d’abord, qui définit très bien ce qu’il a fait de Cannes : « Gilles Jacob a réussi une œuvre unique au monde : un festival qui redonne, comme il l’a si bien dit, leur dignité aux auteurs, qu’ils soient « accessibles », fous, ou expérimentaux, offrant ainsi l’exposition mondiale la plus large aux cinéastes les plus « difficiles », et qui, plus que nulle part ailleurs, est parvenu à concilier cela avec tous les aspects du cinéma, magie, paillettes, et business, permettant à tous les genres de survivre. » Mais aussi Assayas : « Sans la visibilité, l’ouverture sur le monde que vous avez donné à mes films, je n’aurais pas fait ce chemin, et j’aurais peut-être été un autre cinéaste, un cinéaste qui n’aurait sans doute pas su faire Sils Maria. » Ou encore Desplechin : « Vous avez changé ma vie. Des pieds à la tête, vous êtes un homme de cinéma. Et je ne désire rien d’autre que de m’approcher de la malice et de l’éthique qui vous ont conduit. », « C’est vous, cher Gilles, qui m’avez inventé comme cinéaste. » Ou, de nouveau, Laura Morante ; « L’amour du cinéma n’a plus le devant de la scène, comme c’était le cas quand le Festival avait votre empreinte. »

    Alors comment ne pas être révoltée et émue quand il écrit : « D'ailleurs, je ne suis pas invité, pas grave » effaçant cette inélégance du festival par une pirouette en se disant « trop vieux et trop chancelant » pour venir. Et c’est précisément là que surgit autre chose, presque en contrepoint : non pas l’amertume, mais toujours l’humour et la délicatesse plutôt que la tentation du ressentiment. Il n’oublie pas non plus celles et ceux qui œuvrent dans l’ombre, comme Nicole Petit, son assistante au Festival de Cannes, qu’il remercie saluant à la fois sa grande compétence professionnelle et la douceur de son caractère, preuve supplémentaire de cette attention aux autres, constante, essentielle.

    Et si ces lettres émeuvent autant, c’est aussi parce qu’elles révèlent une qualité devenue rare : une attention véritable aux autres. Non pas une politesse de façade, mais une écoute, une délicatesse, une justesse qui se ressentent dans le moindre mot. En miroir, elles révèlent souvent chez leurs interlocuteurs la même humanité.  Dans l’une des lettres les plus récentes, Claude Lelouch l’invite à découvrir son tout nouveau Ciné-Bistrot après avoir cru l’apercevoir sur le port de Trouville. Peu importe qu’il se soit trompé ou que ce soit un prétexte aussi malicieux que l’est son destinataire : il a pensé à lui.

    Loznitsa a raison : « Quelle belle idée, l’histoire du cinéma en lettres ! ». Mais ce livre n’est pas seulement l’histoire du cinéma en lettres, c’est aussi le portrait d’un homme qui a traversé l’histoire du cinéma, et y a tant contribué. Une leçon de cinéma, bien sûr, mais surtout une leçon de regard, d’attention, de fidélité. Le portrait d’un homme et de ceux qui l’ont côtoyé, qui apparaissent dans leur fragilité mais aussi dans leur profondeur, leur humour et leur lucidité. Une leçon de cinéma et de vie. La persistance des liens, malgré le temps, malgré les épreuves. Peut-être la meilleure définition est-elle celle dans une lettre de Labro qui avait adoré son livre La Vie passera comme un rêve : « C’est cela que je retiens, sans doute, au-delà des évènements, des lieux, des gens, - de ton ouvrage : il y a de l’amour, et il est salvateur et revigorant – face à la laideur et à la médiocrité actuelles. »

    Alors que si nombreux sont ceux qui jugent les êtres à l’aune de leur rang social, Gilles Jacob appartient à une catégorie rare : celle des personnes qui savent combien la vie est imprévisible, et que seule compte, au fond, la vérité des êtres. Cette correspondance nous rappelle à quel point l’amitié sincère est un rempart, une force « salvatrice et revigorante », « face à la laideur et à la médiocrité actuelles. » Cette phrase qui clôt une lettre adressée à l’épouse de Jacques Deray, Agnès Vincent-Deray, en 2005, deux ans après la mort du cinéaste, est particulièrement symptomatique de la sensibilité qui irrigue chaque page : « Les gens qu’on a aimés, on peut aussi les revoir en fermant les yeux ». Ou en relisant leurs lettres. Ainsi, Gilles Jacob n’a pas seulement soutenu le septième art, il a aussi veillé sur ceux qui le font, avec une élégance et une bienveillance qui font figure d’exception. L’écriture de lettres est presque un acte de résistance. Elle permet de retenir les êtres que l’on aime au bord du gouffre de l’oubli et de les maintenir dans la lumière de nos jours. C’est aussi le don de son temps et de son attention, à une époque où ils se dispersent tant.  Cette correspondance en est le témoignage. Elle nous offre le portrait d’une âme, noble et espiègle, qui fut et restera celle du Festival de Cannes, et le miroir délicat de ses fidèles amitiés, dans une passionnante plongée au cœur de l’histoire du cinéma. La couverture avec Romy Schneider rayonnante et le regard, respectueux, admiratif et complice, que Gilles Jacob porte sur elle, en est la parfaite entrée en matière. Une invitation à entrer dans la danse des mots. Acceptez sans hésiter ! 

  • DELON - MELVILLE, LA SOLITUDE DE DEUX SAMOURAÏS de Laurent Galinon : le 13 avril 2026, sur Arte

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    Le cœur d’une nuit blême ombrée d’angoisses est sans aucun doute le moment propice pour se laisser happer par l’atmosphère crépusculaire de ce documentaire, refuge alors gémellaire et réconfortant. En cette époque de tiédeur, le caractère entier de ces deux hommes farouchement anticonformistes en devient rassurant.  

    Une nuit d’insomnie, sur un coup de tête (ou peut-être de mélancolie), il me vient donc l’idée d’effectuer une plongée en territoire connu, et de revoir ce documentaire que je vous avais vivement recommandé lors de sa première diffusion, il y a deux ans. Après avoir été de nouveau transportée par celui-ci dans la galaxie melvillienne, je vous en livre une critique plus détaillée, avec les digressions qui me sont coutumières.

    Vous pourrez le (re)découvrir sur Arte le 13 avril 2026, à 22h35, après Un flic (que je vous encourage aussi à regarder, injustement moins connu que les autres films de Melville). Il est d’ores et déjà disponible sur le site de la chaîne Arte.tv, jusqu'au 9 octobre 2026.

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    Dès les premiers plans, le téléspectateur est immergé dans l’hiver, dans cette lumière grisonnante, bleutée et presque métallique, symptomatique du cinéma de Melville. Celle de la nuit, des rues éteintes et d’ombres condamnées à la clandestinité pour agir. La photographie sombrement envoûtante de Matthieu Moerlen, sans chercher à singer, rend hommage à la lumière d’Henri Decaë dans Le Samouraï, qui se distingue par ses rues grises et désertes, l'atmosphère âpre du 36, quai des Orfèvres, la passerelle glaciale de la gare, les couloirs gris, et le cadre plus lumineux et feutré de la boîte de jazz dont le documentaire s’inspire pour le cadre des interviews. La musique, vaporeuse, remarquable, d’Olivier Casassus, inspirée des compositions de Michel Colombier, exhale une mélancolie tout aussi ensorcelante. Le tout est sublimé par un texte inspiré écrit par le réalisateur Laurent Galinon, lu en voix off par Judith Perrignon : « Chez Melville, il parle comme il tire. Sujet. Verbe. Complément. Puis de longs silences comme des déflagrations. »

    Laurent Galinon* est aussi l’auteur de Delon en clair-obscur (Mareuil Éditions, 2022), livre duquel émane aussi cette tonalité presque melvillienne, qui se savoure comme un roman noir, tragique, palpitant, irrigué de la beauté mystérieuse et mélancolique de celui que ce dernier nomme « l’astre noir ». Un livre qui esquisse les contours du personnage romanesque Delon, porté par une écriture ciselée, lyrique, sensible et ardente. Un livre sombrement éblouissant qui procure un relief fascinant aux mystères de l’acteur. Un livre qui vous parlera de Delon mieux que quiconque ne l’a fait, y apportant une réflexion passionnante sur le mystère, la solitude et la mélancolie et sur cet acteur « entier, contradictoire, complexe » qui « préfère la vulnérabilité de ses personnages à leur beauté ».

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    Je savais déjà que j’allais retrouver un peu de l’âme envoûtante de ce livre et des films de Melville en revoyant ce documentaire. Le film nous embarque donc pour une virée melvillienne, que ce soit avec Bernard Stora, assistant sur Le Cercle rouge, au château de Monthyon, où fut tournée la scène finale du film, en nuit américaine. Ou autour du Jardin du Luxembourg à bord d’une DS Pallas grise, identique à celle de Costello, avec Éric Neuhoff.

    Lorsque j'avais vu ce documentaire la première fois, en 2024, Delon était encore vivant. Labro, qui en est un des principaux intervenants, aussi. La nostalgie envoûtante qui s’en dégage n’en devient que plus prégnante. Comme l'explique Neuhoff, « Delon dit toujours : le jour où je partirai, ce sera le Samouraï est mort. Il sait que c'est le rôle de sa vie. » Le Samouraï est mort.

    Le 18 août 2024, j’ai appris que les héros de l’enfance ne sont pas éternels, même si je le savais déjà, un peu. Je n’ai jamais réussi à jeter ces cassettes sur lesquelles mon père m’enregistrait les films dans mon enfance, des films avec Gabin, Ventura et surtout Delon. Beaucoup « de » Delon. Le temps et la même fourbe maladie auront emporté l’un et l’autre mais il reste encore ces cassettes avec leurs titres bien lisibles. L’accessoire survit toujours à l’essentiel. Comme pour remuer le couteau dans la plaie, béante. Alors la mort de Delon fut pour moi la mort d’une autre part d’enfance. Mais la magie du cinéma est toujours là, ce baume pour l’âme, pour nous faire croire à l’immortalité des héros de l’enfance et pour retrouver la quiétude si fugace de mes jeunes années même si c’est en plongeant dans une nuit, illusoire, de cinéma.

    Dès les premières secondes, c’est l’atmosphère d’un film noir américain qui nous enveloppe. Ou d’un film de Melville. 2 août 1973, 1 heure du matin. Des phares dans la nuit balaient la route. À la radio, on annonce que Melville a été « victime d’un infarctus. L’un des réalisateurs les plus populaires du cinéma français. On lui doit, entre autres, trois films avec Alain Delon. » La pluie ruisselle sur le pare-brise d’une voiture qui avance sur la route déserte. Les lueurs nocturnes se reflètent sur la carrosserie. Sceau de la fatalité, celui du film noir et du film melvillien : la mort plane. Le film s’ouvre et se clôture ainsi, sur cette route.

    Premier hommage à Melville avec cette atmosphère de film noir mais aussi cette construction. En effet, dans les films de Melville, début et fin résonnent toujours astucieusement.

    Ainsi, dans Le Samouraï, le plan du début et celui de la fin se répondent ingénieusement. Deux solitudes qui se font face. Costello. La pianiste. Dans la chambre grisâtre de Costello. Sous les néons de la boîte de jazz. Deux prisons auxquelles sont condamnés ces êtres solitaires qui se sont croisés l’espace d’un instant. 

    Dans Un flic, le récit est aussi claustrophobique. Après quelques plans sur les immeubles fermés du front de mer, la ville déserte et morne émerge de la nuit dans une lueur bleue, à travers les essuie-glaces. Melville nous transporte ensuite à Paris avec le flic en question, sur les Champs-Elysées. « Chaque après-midi à la même heure, je commençais mon périple par la descente des Champs-Elysées. » C’est là que s’achèvera le film.

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    La citation d’ouverture du Cercle rouge définit aussi très bien cette idée : « Çakyamuni le Solitaire, dit Siddharta Gautama le Sage, dit le Bouddha, se saisit d’un morceau de craie rouge, traça un cercle et dit : Quand des hommes, même s’ils l’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents, au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge ».

    L’Armée des ombres (1969, sans Delon) commence par une trahison et par le meurtre de celui qui a donné un résistant. Il s’achève par l’exécution « nécessaire » d’une résistante, Mathilde (Simone Signoret), par ses propres compagnons. Là aussi, le film commence à l’Arc de Triomphe et s’achève à l’Arc de Triomphe. Par ailleurs, les deux indices temporels sont ceux du début, le 20 octobre 1942, et de la fin, le 23 février 1943, un peu moins d’une année qui enferme le récit et les personnages dans leurs tragiques destins.

    Le Samouraï (1967). Le Cercle rouge (1970). Un flic (1972). Trois polars mythiques sur lesquels Melville et Delon ont collaboré. C’est à ces trois films et à la solitude de ces deux « samouraïs » que s’intéresse ce passionnant documentaire, entre témoignages de proches (Bernard Stora, Rémy Grumbach, Philippe Labro, Jean-François Delon) et de journalistes (Luc Larriba, Éric Neuhoff, Samuel Blumenfeld), images de tournages et séquences des films. La solitude les définit et les réunit. Une solitude qui est au cœur du cinéma de Melville. Le documentaire s’intéresse aussi à tout ce que leur collaboration a apporté au cinéma.

    Dans la soirée du 2 août 1973, alors qu'il est attablé dans un restaurant de la Côte d'Azur, Alain Delon apprend que Jean-Pierre Melville a été victime d’un malaise à Paris. Immédiatement, il prend sa voiture et remonte en pleine nuit vers la capitale pour se rendre au chevet de son ami. Rémy Grumbach raconte : « En apprenant la mort de Jean-Pierre, il s'effondre devant la porte, comme foudroyé. Pendant des heures, il reste devant la porte. Les visiteurs l'enjambent sans savoir que c'est Delon. » « La fin d’une époque pour Delon. »  Melville était son réalisateur fétiche mais, avant tout, un ami, un modèle, un père de substitution. C’est ce lien presque filial que raconte ce documentaire : « Melville. Delon un duo comme deux frères ou un père et son fils en seulement trois films. » « Delon, son double fantasmé dont il savait qu'il ne pourrait jamais lui ressembler. » Comme le rappelle Éric Neuhoff, Melville, lui aussi, s’était composé un personnage : « chapeau texan, trench, Ray-Ban. Il s'était construit un personnage mais il s'était aussi inventé un refuge et un manteau, c'était le cinéma qui lui permettait de supporter la réalité. »

    Alors que les témoins et protagonistes de cette époque disparaissent peu à peu, ce documentaire qui les fixe pour l’éternité devient plus précieux que jamais.

    La mort justement est une obsession commune des deux artistes. Ce documentaire s’intéresse à celui qui se composait « le visage de la mort » selon les propos du réalisateur, qui qualifie aussi Delon de « soleil noir ». Un soleil noir, éblouissant et fascinant. Labro abonde aussi dans ce sens : « Delon est très obsédé par la mort. Par la disparition de tous ces grands avec qui il a travaillé. »  Quand il raconte ce moment où ils revirent ensemble un film de Melville, j’ai repensé à ce souvenir inoubliable, lors de la projection du Guépard au Festival de Cannes 2010. Delon était venu présenter une version restaurée du film de Visconti. Il était assis devant moi dans la salle Debussy. Il regardait l'écran avec solennité, nostalgie, tristesse, comme ailleurs, comme s'il voyait surgir en pleine lumière une ombre du passé, pensant probablement, comme il le disait souvent, à ceux qui ont disparu : Reggiani, Lancaster, Visconti. Et, au-delà du Guépard, à Melville peut-être. À ses côtés, Claudia Cardinale riait et applaudissait comme une enfant. Le contraste était saisissant. J’en avais été bouleversée.

    « Je te suivrai avec fidélité et sincérité au-delà de la mort ». Cette phrase de Shakespeare, citée par Luc Larriba, résume bien ce lien entre les deux hommes. « Dans quelque temps, peut-être dans quelques mois ou quelques années, j’espère et je pense que nous nous retrouverons et que nous avons encore beaucoup de choses à faire, très belles et très importantes pour le spectateur… ». Alain Delon tient ces propos en 1973. Melville est mort depuis un mois déjà. La tristesse qui assombrit le regard de Delon, dans le déni, quand il parle des films qu’ils feront ensemble alors qu'il est déjà mort, est bouleversante. Neuhoff évoque aussi « la mort qui rôde. Et puis tout le pessimisme qui était sans doute celui de Melville et sans doute celui de Delon. »

    Les silences des films de Melville sont célèbres. Ce sont aussi ces silences qui semblaient régir les relations entre ces deux hommes taciturnes. Le premier long-métrage du cinéaste était d’ailleurs une adaptation de Vercors qui s’intitulait... Le silence de la mer.

    Solitude et silence. Voilà qui pourrait définir Le Samouraï. Et Delon. Et Melville.

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    Solitude et silence au début du Cercle rouge lorsque deux hommes rentrent (en silence donc) dans une cabine de train, habités par la même solitude, et dont on ne découvre que plus tard que l’un est policier et l’autre un prévenu. Il n’y a plus de gangsters et de policiers. Juste des hommes. Seuls. Dans Le Cercle rouge, cette économie de mots est portée à son apogée avec la longue - 25 minutes ! - haletante et impressionnante scène du cambriolage qui se déroule ainsi sans qu’une parole ne soit échangée. Avec cette scène, Melville confirmera son talent pour filmer le silence et le faire oublier par la force captivante de sa mise en scène.

    Solitude et silence au début et à la fin du Samouraï. Une danse de regards avec la mort annoncée dès le premier plan, dès le titre et la phrase d’exergue. Une fin cruelle, magnifique, tragique : les spectateurs quittent le « théâtre » du crime comme les spectateurs d’une pièce ou d’une tragédie. Une fin qui éclaire ce personnage si sombre qui se comporte alors comme un samouraï sans que l’on sache si c’est par sens du devoir, de l’honneur…ou par un sursaut d’humanité.

    Solitude et silence dans le premier plan de L’Armée des ombres, qui joue aussi de cette sensation d’étirement du temps. Une place vide puis les bruits de bottes hors-champ des soldats allemands qui arrivent vers nous, brisant le silence. Ensuite vient le générique.

    Solitude et silence de ce bord de mer d’une austérité à la fois angoissante et captivante, au début d’Un flic.

    Le Samouraï. Le Cercle rouge. Un flic. Ces trois films ne seraient sans doute pas des chefs-d’œuvre sans la présence d’Alain Delon.

    Dans Le Samouraï, Delon parvient à rendre attachant ce personnage de tueur à gages froid, mystérieux, silencieux et élégant, dont le regard, l’espace d’un instant face à la pianiste, exprime une forme de détresse, de gratitude et de regret pour ensuite redevenir sec et brutal. N’en reste pourtant que l’image d’un loup solitaire impassible d’une tristesse déchirante. Un personnage quasiment irréel. Melville s’amuse d’ailleurs avec la vraisemblance comme lorsque Costello tire sans vraiment dégainer. Il transforme son personnage archétypal en mythe, celui du fameux héros melvillien. Avec ce film noir, polar exemplaire, Melville a inventé un genre, le film melvillien avec ses personnages solitaires et un style épuré d’une beauté rigoureuse et froide. Et, surtout, il a donné à Alain Delon l’un de ses rôles les plus marquants, sans doute assez proche de ce qu’il était : ce samouraï charismatique, mystérieux et maussade, au regard bleu acier, brutal et d’une tristesse presque attendrissante, et dont le seul vrai ami est un oiseau. Dans le premier plan du film, le samouraï est à peine perceptible, fumant, allongé sur son lit, à la droite de l’écran, dans une pièce morne dans laquelle le seul signe de vie est le pépiement d’un oiseau, un bouvreuil. La chambre, presque carcérale, est grisâtre, ascétique et spartiate avec, en son centre, la cage de l’oiseau, le seul signe d’humanité dans cette pièce morte (tout comme le commissaire Mattei interprété par Bourvil dans Le Cercle rouge a ses chats pour seuls amis). Costello est un homme presque invisible, même dans la sphère privée, comme son « métier » exige qu’il le soit. Le temps s’étire. Sur l’écran s’inscrit « Il n’y a pas de plus profonde solitude que celle du samouraï si ce n’est celle d’un tigre dans la jungle…peut-être… ». Une phrase censée provenir du Bushido, le livre des samouraïs, qui est en réalité inventée par Melville. Un début placé sous le sceau de la noirceur et de la fatalité. Comme celui du Cercle rouge. Comme celui de ce documentaire, lequel est aussi passionnant en ce qu’il explore la vision de cinéma de Melville : « Je considère que le film policier est la seule forme moderne possible de la tragédie, la mort immédiate donnée ou reçue par un quelconque protagoniste. »

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    Labro rappelle à quel point le cinéaste était « grand connaisseur du cinéma américain » et que « Melville ira chercher chez Delon ce que les yeux de Delon, ce que la gestuelle de Delon, ce que le comportement de Delon traduisent car nous sommes des animaux dans la jungle. »

    Les deux hommes éprouvaient ainsi la même fascination pour les gangsters.

    Dès le début du Cercle rouge, le film joue sur la confusion, évoquée précédemment : le feu rouge grillé par la police, les deux hommes (Vogel et Matteï) qui rentrent en silence dans la cabine de train, habités par la même solitude, et dont on ne découvre que plus tard que l’un est policier et l’autre un prévenu. Il n’y a plus de gangsters et de policiers. Juste des hommes. « Coupables ». Matteï (Bourvil) comme ceux qu’il traque sont des hommes seuls. À deux reprises, il nous est montré avec ses chats qu’il materne tandis que Jansen (Montand) a pour seule compagnie « les habitants du placard », des animaux hostiles que l’alcool lui fait imaginer. Tous sont prisonniers. Prisonniers d’une vie de solitude. Prisonniers d’intérieurs qui les étouffent. Jansen qui vit dans un appartement carcéral avec son papier peint rayé et ses valises en guise de placards. Matteï dont l’appartement ne nous est jamais montré avec une ouverture sur l’extérieur. Ou Corey qui, de la prison, passe à son appartement devenu un lieu hostile et étranger. Policiers ou gangsters, ils subissent le même enfermement. Ils sont avant tout prisonniers du cercle du destin qui les réunira dans sa logique implacable. Des hommes seuls et uniquement des hommes, les femmes étant celles qui les ont abandonnés et qui ne sont plus que des photos d’une époque révolue, que ce soit Corey qui jette les photos que le greffe lui rend ou Matteï dont on aperçoit les photos de celle dont on imagine qu’elle fut sa femme, chez lui, dans un cadre.

    Le film évoque aussi un épisode tragique de la vie de Melville. Ce dernier possédait ses propres studios, les studios Jenner. « Avant lui, seul Chaplin avait créé ses propres studios. » Des studios ravagés par un incendie lors duquel périt le bouvreuil du Samouraï.  Je me souviens de ce moment particulièrement émouvant lors de la masterclass de Delon au Festival de Cannes 2019, lorsque l’acteur raconta une fois de plus l’incendie des studios Jenner, la voix étranglée par l’émotion : « Et il regarde brûler sa vie, ses studios, ses films, ses lettres, ses bouquins. Tout brûlait. Et à un moment. (Il m’appelait toujours mon coco.) Et on regarde sa vie brûler et il me fait Mon coco, notre oiseau, NOTRE oiseau… Sa vie brûlait, sa carrière brûlait, et il pensait à notre piaf qui était en train de brûler et rien d’autre. Mon coco, notre oiseau… ». Il n’y avait plus de Festival de Cannes, plus de public : Delon, comme en 1973, lorsqu’il parlait encore de tourner avec Melville alors qu’il était mort, semblait revivre la scène au présent.

    Ce jour-là, c’était le 19 mai 2019. J’avais rendez-vous avec les émotions de mon enfance. Il y eut bien d’autres rendez-vous avant cela : au théâtre, où il fut à chaque fois magistral (Variations énigmatiquesLes Montagnes russesSur la route de Madison, Love letters, Une journée ordinaire), au Festival de Cannes déjà avec les projections des copies restaurées du Guépard, en 2010, puis de Plein soleil, en 2013. Et puis donc 2019. La remise de la palme d’or d’honneur et la projection de Monsieur Klein avaient été précédées d’une masterclass d’une heure trente lors de laquelle le temps avait été suspendu. Je me souviens surtout de la fin de la projection et d’un contraste qui m’avait saisie ce soir-là. Oubliant cet adieu déchirant que Delon avait alors prononcé (adieu au cinéma, à la scène et même à la vie), oubliant d'applaudir, oubliant ce chef-d'œuvre du septième art qui résonne pourtant comme un avertissement sur des dangers qui nous menacent encore et plus que jamais, comme si nous étions amnésiques et refusions de nous souvenir de cette Histoire, déjà chacun parlait du dîner à venir, du film suivant ou de la fête à ne pas manquer. Une actualité et une émotion en chassent une autre. Époque carnassière qui ne prend plus le temps et dévore tout. Même les héros de l'enfance. De mon enfance. Ce 19 mai 2019, le mien n'était plus depuis six ans bientôt et sans doute lui aussi aurait-il été bouleversé comme je l'avais été par ce moment. J'aurais aimé que la salle applaudisse à tout rompre pour dire un dernier merci, pour dire « ne partez pas », pour dire l'émotion du présent et de l'enfance, pour dire « jouez encore pour nous » parce que de grands rôles encore peuvent vous attendre.

    Ainsi, ce documentaire est aussi une lutte. Contre cette époque vorace. Contre l’oubli. Contre le temps assassin.

    Delon et Melville partageaient aussi une admiration, celle pour le général de Gaulle. L’un et l’autre avaient connu la guerre.  Melville est ainsi le nom que le cinéaste avait choisi pour entrer dans la Résistance alors qu’il s’appelait encore Jean-Pierre Grumbach. Dans L’Armée des ombres, le résistant sera l’emblème paroxystique de la solitude du (anti)héros melvillien. La musique d’Éric Demarsan, parfois dissonante, renforce cette impression de noirceur et d’harmonie impossible qui se dégage de ce chef-d'œuvre. 

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    Mais la relation entre les deux hommes ne survivra pas à ce que Melville considérera comme des infidélités. Jean-François Delon se souvient ainsi de ses propos : « Votre frère n'est plus avec moi, il est avec l'autre ».

    En cinquante-deux minutes, ce documentaire relève le défi de raconter le lien singulier et presque passionnel qui unissait les deux hommes, sans asséner. Les films de Melville n’assénaient pas non plus, ils nous enveloppaient de leur atmosphère et, aussi sombres fussent-elles, nous « permettaient de supporter la réalité. »

    Ce documentaire est habité par le souffle de Melville. C’est souvent ce qui reste des films de ce cinéaste d’ailleurs. Un souffle qui nous emporte. Une atmosphère dans laquelle on a envie de se glisser, qui nous enrobe et nous englobe en quelques plans. Comme au début d’Un flic. La mer au petit matin. Ces couleurs gris-bleu. Le bruit des vagues. La pluie. La ville déserte. Ces immeubles fermés. La tempête. La musique lancinante. Les cris des mouettes comme une menace. Les vagues déchaînées. Et le poids des silences et des regards.

    Ce documentaire est éminemment mélancolique, mais de cette mélancolie dont parlait Hugo.  Un « crépuscule ». « La souffrance » qui « se fond dans une sombre joie. » Cette mélancolie et cette nostalgie qu’évoquait déjà Delon jeune. Qui mieux que lui aurait pu incarner les héros melvilliens, fauves solitaires cheminant vers la mort ?

    Après cela, comment ne pas avoir envie de revoir les films de Melville une énième fois ? Mais aussi, peut-être, de regarder La Piscine ou Plein soleil pour retrouver la lueur éblouissante, incandescente et la langueur. Pour voir l’autre face du « soleil noir ». Et la lumière d’été trompeusement belle aux faux accents d’éternité de ce chef-d’œuvre du genre dans lequel la forme coïncide comme rarement avec le fond, les éléments étant la métaphore parfaite du personnage principal. On se met à rêver d'un documentaire du même réalisateur qui emprunterait au style de Plein soleil, suintant de lumière et de sensualité, pour évoquer les relations entre Delon et Clément.

    Ce documentaire est passionnant pour ce qu’il raconte sur le cinéma de Melville mais plus encore sur le rapport à la vie, et à la mort, de ces deux hommes épris de solitude et de silence : « Melville en a fait le soleil du cinéma français mais un soleil noir. Une fatalité écrite dès leur première rencontre. »

    Chez Melville, les hommes parlent peu. Ils marchent vers leur destin. Après le film, il reste le souvenir d’une nuit hypnotique. Et le silence. Et la solitude. Ce silence et cette solitude qui traversent les films de Jean-Pierre Melville. Ce silence, Laurent Galinon le filme avec une pudeur rare. Il ne cherche pas à expliciter la relation entre les deux hommes. Il les laisse apparaître comme deux silhouettes dans la nuit.  Il ne filme pas seulement deux légendes du cinéma. Il donne corps à leur absence. Il filme Melville et Delon comme Melville filmait ses héros : avec un respect infini, teinté d’une mélancolie séduisante.

    Ce documentaire est une lutte contre l’oubli qui efface les visages sitôt qu’ils disparaissent. Une voiture avance sur une route déserte. La pluie frappe le pare-brise. La radio annonce la mort de Melville. Mais la route continue. Jef Costello apparaît. Le Samouraï est mort. Vive le Samouraï ! Tant que le cinéma existera, le Samouraï continuera à avancer dans la nuit.

    Et je repense alors à cette nuit d’insomnie qui m’a conduite, aimantée même, vers ce documentaire. Une nuit traversée d’angoisses. Paradoxalement, il m’a apaisée. Peut-être parce que ce documentaire, comme les films de Melville, rappelle que les solitudes les plus sombres et les silences les plus retentissants peuvent éclairer notre route lorsque le cinéma les sublime.

    Et, alors, je repense à ces mots d’Henri Calet, que Delon citait si souvent :

    « C’est sur la peau de mon cœur que l’on trouverait des rides. Je suis déjà un peu parti, absent. Faites comme si je n’étais pas là. Ma voix ne porte plus très loin. Mourir sans savoir ce qu’est la mort, ni la vie. Il faut se quitter déjà ? Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. »

    *Le réalisateur est aussi le directeur artistique et programmateur du festival CIAK ! consacré au film italien de patrimoine. La quatrième édition aura lieu du 20 au 22 novembre 2026, à Raon l'Étape, dans les Vosges. L’édition 2024 de CIAK ! fut consacrée aux grandes actrices italiennes. L'édition 2025 avait pour thématique Les comédiens à l'italienne. Pour la première fois, lors de l'été 2025, CIAK ! s'est également déplacé en Sardaigne, dans le village de Collinas.

  • Critique – L’ŒUVRE INVISIBLE de Vladimir Rodionov et Avril Tembouret (au cinéma le 8 avril 2026)

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    Trannoy. Connaissez-vous ce nom ? Probablement pas.

    Et pourtant, vous ne l’oublierez plus jamais après avoir vu ce documentaire d’une puissance rare.

    Et pourtant, il s’agit du patronyme d’un cinéaste qui possède à son actif trente ans de projets dans le cinéma, et de tournages avec Jean Rochefort, Lino Ventura, Marcello Mastroianni, ou même Marlene Dietrich. 

    Trannoy demeure cependant un inconnu : il n’a jamais réussi à terminer le moindre film.

    C’est la rencontre avec Jean Rochefort qui a déclenché chez les réalisateurs, Vladimir Rodionov et Avril Tembouret, l’envie de se pencher sur l’histoire et les mystères de ce rêveur sublime. L’acteur avait été son ami, dans sa jeunesse, et il insistait pour parler de Trannoy dont il conservait un souvenir flamboyant. Leurs recherches les ont conduits à réaliser que ne subsistait pas la moindre bobine de film, que ce qui caractérisait Trannoy c’était l’ombre de cet être pourtant lumineux...et l’absence. Commence alors un véritable jeu de pistes pour reconstituer le puzzle aux pièces éparses : une photo de lui avec Anouk Aimée, les croquis préparatoires de son premier film qu’il avait lui-même dessinés, des lettres adressées à Jean Rochefort (à qui il avait promis qu’il jouerait les rôles principaux de tous ses films), des notes griffonnées à la hâte, des contrats signés…ensuite annulés, des articles de presse annonçant ses prochains tournages finalement avortés. La copie de sa première œuvre sera quant à elle brûlée dans un accident de voiture sur le trajet qui le menait au Festival de Cannes.   

    Qui était donc Alexandre Trannoy ?  

    De lui reste une figuration dans un film de Fellini. Et si peu… Avril Tembouret et Vladimir Rodionov mènent une enquête presque policière, tournée sur 15 ans, entrecoupée des témoignages de ceux qui l’ont côtoyé au premier rang desquels Jean Rochefort. Les témoignages se contredisent parfois. Se dessine le portrait d’un homme charismatique, qui défendait ses projets avec ferveur, et qui a laissé une forte empreinte à tous ceux qui l’ont rencontré.

    Nous partons alors avec les deux réalisateurs à la découverte de ce personnage si romanesque, ce « Don Quichotte du Cinéma ». Le documentaire commence par des images d’archives du 7ème Festival de Cannes. La voix off nous explique ainsi que « sur ces images, il manque quelqu'un. Quelqu'un qui rêvait d'un cinéma plus libre. Quelqu'un qui aurait pu remporter la palme d’or cette année-là mais son film a disparu quelques heures avant la projection. » Ce « quelqu’un », c’est donc Alexandre Trannoy. Le réalisateur, Avril Tembouret, explique : « La première fois que j'ai entendu son nom, c'est dans la bouche de Jean Rochefort, il m'a dit que je lui avais fait penser à ce réalisateur qu'il avait connu dans sa jeunesse. Un cinéaste qui en 30 ans de carrière n'aurait pas terminé un seul film. » Et voilà le projet lancé…

    Jean Rochefort permet aux réalisateurs de rencontrer Jacques Perrin et Jean-Claude Carrière, qui a travaillé comme scénariste avec Trannoy à deux reprises mais aussi Anouk Aimée, Edouard Baer ou Claude Lelouch qui a été son assistant.  Chacun s’évertue alors à faire revivre ce personnage romanesque même si d’autres en gardent un très mauvais souvenir comme Piccoli qui déclina la proposition ou encore ce producteur américain qui a investi des sommes colossales dans des projets avortés.

    Avril Tembouret a surtout réalisé des documentaires relevant de portraits d’artistes intimistes, dont L’Histoire de la page 52, consacré au travail de Jean-Claude Mézières et Pierre Christin sur la bande dessinée Valérian. Ses films s’attachent souvent à des figures disparues comme Le Chercheur inquiet, autour de la figure du comédien Charles Denner ; et Le Voyage de Mastorna, pièce pour la Comédie-Française, pour laquelle il réalise un film d’après le scénario inachevé de Federico Fellini du même nom. Vladimir Rodionov a participé à la création du studio Golden Moustache en tant que directeur artistique. Il a ensuite créé deux séries auxquelles Avril Tembouret a participé en tant qu’auteur : Ma Pire Angoisse (Canal+), lauréate du festival de Luchon et Les Emmerdeurs (Youtube Premium), sélectionnée au festival de La Rochelle. Il a réalisé la comédie fantastique Anges & Cie, sortie en salles en 2025. En parallèle, ils se sont lancés sur les traces du cinéaste oublié Alexandre Trannoy, un projet qui mit quinze ans à se concrétiser puisque les réalisateurs ont perdu leurs producteurs qui trouvaient « décourageant de retracer le destin d’un loser. »

    Le film a l’intelligence de ne pas résoudre le mystère mais au contraire de nous donner des clefs pour alimenter la machine à rêver comme le faisait Trannoy quand il arrivait à convaincre de travailler avec lui malgré ses échecs précédents. Ne demeurent que quelques certitudes. Il est né en 1926. Il a rencontré Jean Rochefort en 1949/50. En 1954, il a réalisé son premier film en Italie, L’Homme de l’Aube, produit en fonds propres, un film détruit dans un accident avant sa projection à Cannes. En 1958, il tourne Le Serpent de Gibraltar, avec Anouk Aimée, Lino Ventura et Jean Rochefort mais le tournage s’arrête après quelques jours. Trannoy multiplie ensuite les projets. Tous restent inachevés pour des raisons diverses (faillite du producteur, décès d’un comédien...). En 1963, début présumé du tournage à Hollywood avec Marlene Dietrich, pour un projet de film intitulé The Last point, produit par United Artists. En 1964, il tourne La Fuite en avant, écrit en collaboration avec le scénariste Jean-Claude Carrière et produit par Serge Silberman, et San Salvador avec Jacques Perrin et Marcello Mastroianni. Le tournage des deux films est interrompu. Dans les années 1960/1970, Trannoy ne tourne plus. Ses projets restent à l’état d’ébauche ou de simples annonces dans la presse spécialisée. En 1980, il disparaît lors d’un vol de repérages. Encore une fois, même dans la mort, c’est le mystère qui le caractérise.

    Trannoy demeure insaisissable. Dans les livres sur le cinéma, vous ne trouverez pas un mot sur lui. Il est inconnu de la Cinémathèque...

    Le Serpent de Gibraltar. L’Homme de l’aube. La Fuite en avant. Les titres de ses films résonnent comme des aveux. Celui d’un être qui se faufile, évanescent, dans l’évasion et dans l’ombre.  

    Est-ce dans le petit cinéma de Ménilmontant que réside la clef de l’énigme ?  « C'est l'histoire d'un enfant qui ne parle plus. Il ne dit pas un mot. C'est son oncle qui tient le cinéma de quartier. Le Palladium » raconte-t-il à Michel Boujut à propos d’un projet. Le Palladium, cinéma de son enfance dont il a toujours donné l'adresse comme étant celle de son domicile officiel. 25 rue de Ménilmontant. Aujourd’hui, au numéro 25, il n'y a plus de cinéma. C’est là qu’il sera « fasciné par une actrice aux yeux clairs. » Marlene Dietrich. « C'est immédiatement l'amour fou et le lendemain sans qu'on sache pourquoi cet enfant se remet à parler. À ce moment-là, sa vie commence. » « Ce spectateur enfant, pour moi, c'est vous » lui dit Michel Boujut. Cet échange reflète son immense croyance en la force du cinéma. Le cinéma qui redonne la parole, qui sauve la vie même peut-être. Quelle magnifique idée !

    Est-il un génie ou fou ? Est-il un escroc habile (il vivait des avances sur réalisation…avant de disparaître) ou un rêveur immature ? Un artiste incompris ou un menteur compulsif ? Voulait-il vraiment que ses films voient le jour ou juste profiter du sentiment démiurgique que confère le statut de cinéaste ? Est-il conscient de sa folie ? Est-elle au contraire très raisonnée, voire cynique ? Le film enquête sur la « malédiction » et le mystère Trannoy. Chacun apporte son regard sur cet être passionné, « possédé par ce besoin d'agir, de changer le monde, de compter » (et conter sans doute) qui sabotait ses propres projets, capable de convaincre n’importe qui.

    Lelouch confie ainsi : « Il a commencé à me raconter un scénario auquel je n’ai rien compris mais il y avait tellement d'enthousiasme, il y avait tellement de lumière que je me suis dit, ou j'ai affaire à un fou ou à un génie. On n’avait même pas d'argent pour prendre le train. Il était fou de Marlene Dietrich et il va chercher des sosies de Marlene Dietrich en Italie. » Pour Edouard Baer, Trannoy était « quelqu'un à qui on ne peut pas dire non » tandis que Jacques Perrin rappelle que « on disait qu'il portait la poisse. Il était tellement traqué dans Paris qu'il était déguisé. »

    Au fil de l’enquête s'esquisse le portrait d’un être de fiction comme si le seul film réussi de Trannoy était celui de sa propre légende qui se construit sur un effacement. Tout juste l’aperçoit-on dans une scène de vendange ou en figurant dans La Strada en 1954. Il a une chemise à carreaux et il fait un double saut périlleux. Si vous revoyez le film, vous pourrez tenter de l’apercevoir. L'Homme de l'Aube sera ainsi tourné avec de la pellicule volée puisqu’il dérobait des morceaux de pellicules vierges à Fellini dans les studios de Cinecittà. Il passera plus tard à un degré supérieur de l’escroquerie (ou de la folie, le conduisant à s’identifier au cinéaste) en se faisant passer pour Kubrick. Pour réaliser son Napoléon à Fontainebleau, Trannoy avait ainsi commencé à tourner la seconde équipe du film avec des figurants en disant « je suis Stanley Kubrick ».

    Des intervenants parlent de son angoisse de l’imperfection. À la fin du film, Trannoy demeure un personnage aux identités multiples, celle d’un être fuyant. Un autre effacement est à l’honneur puisque de ceux qui témoignent beaucoup ne sont plus là, et cela contribue évidemment à exacerber l’émotion. C’est aussi le portrait d’un cinéma en train de disparaître. Et qu’il est jouissif de savourer à nouveau l’humour de Jean Rochefort et la grâce d’Anouk Aimée !

    C’est aussi le parallèle entre les projets avortés de Trannoy et ce documentaire qui mit tant de temps à s’achever qui renforce la profondeur et la puissance émotionnelle du film. « Il y a dix ans, je tournais mon premier film, un court métrage et je me souviens que pendant longtemps j'avais songé l'appeler ainsi, L'Homme de l'Aube. » Ainsi, Avril Tembouret, au film du film, semble de plus en plus s’identifier à Trannoy jusqu’à le tutoyer, s’adresser à lui comme, peut-être, il se parlerait à lui-même. Cela procure une aura encore plus mystérieuse au film, d’une mélancolie fascinante et captivante. Sans compter que le film est né d’une promesse à Jean Rochefort de réaliser un documentaire sur Trannoy dont il serait le premier spectateur, tout comme Rochefort devait être le premier à voir le premier film de Trannoy. Mais Rochefort disparaîtra avant l’achèvement de L’œuvre invisible.

    Peut-être Rochefort avait-il raison : « Il est parti chercher ailleurs ce qu’il ne trouvait pas ici. »  Peut-être Trannoy était-il dans une quête permanente et insoluble. Peut-être ce désir constituait-il son moteur.  Et non sa concrétisation qui y mettait alors fin. Il a ainsi tourné quelques jours dans le désert avec Marlene Dietrich, ce dont il rêvait.  Il a insisté pour emmener les rushes au laboratoire lui-même. Et il a brûlé les rushes.

    La musique intense de Frédéric Alvarez épouse les variations de personnalité de Trannoy : l’énergie, le mystère, la nostalgie, la mélancolie.

    Envoûtant. Insaisissable. Vertigineux. La traque impossible d’un fantôme en images animées et en témoignages divergents. Comme son sujet, le documentaire cultive l’évanescence. Les certitudes se dérobent sans cesse. Trannoy demeure une silhouette fuyante. Trannoy aura finalement réussi un seul film, mouvant, recomposé par chacun de ceux qui entendent son histoire. À une époque saturée d’images et d’avis péremptoires, il est précieux qu’un film nous rende ainsi le goût de l’étrange et de l’imaginaire. Il nous procure aussi la joie de revoir des figures du cinéma disparues, de faire revivre un monde qui se meurt.

     Le spectateur construit son propre film, son propre Trannoy. Et cela fait un bien fou de laisser ainsi l’imaginaire vagabonder… comme Trannoy lui-même errait d’une personnalité à l’autre.  La boucle est bouclée. Le film ne raconte pas seulement Trannoy. Il fait vivre au spectateur la même expérience d’imagination et d’absence. Alexandre Trannoy n’a peut-être jamais terminé un film. À travers ce documentaire, il en signe peut-être enfin un, celui de sa vie, fragile, une œuvre invisible recomposée dans l’imaginaire de chaque spectateur. À la fin, saisie par la force de ce portrait, j’avais l’impression de voir cet homme de l’aube surgir des derniers murmures de la nuit, tel un mirage, et que mon propre rêve rejoignait le sien : « vivre dans les films, échapper au monde soi-disant véritable pour vivre totalement dans l’irréel. » Ensorcelant.

  • Critique - LES RAYONS ET LES OMBRES de Xavier Giannoli (au cinéma le 18 mars 2026)

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    « Tout s’excuse et se justifie à une époque où l’on a transformé la vertu en vice, comme on a érigé certains vices en vertus. » Cette citation, extraite du roman Illusions perdues de Balzac, adapté en 2021 par Xavier Giannoli, aurait pu aussi être employée au sujet des personnages de son nouveau film, Les Rayons et les ombres

    Ils sont rares, les films qui continuent à vous accompagner et à vous questionner ainsi des jours après les avoir découverts. Tout aussi rares sont les films de plus de trois heures (trois heures quinze en l’occurrence). Et rare, le dernier film de Xavier Giannoli, qui porte pour titre magnifique celui d’un recueil de poèmes de Victor Hugo, l’est indéniablement. 

    Ce nouveau long-métrage est inspiré d’une histoire vraie, celle de Jean Luchaire (Jean Dujardin) et Corinne Luchaire (Nastya Golubeva), un père et sa fille entraînés dans l'engrenage de la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la magistrale adaptation du chef-d’œuvre de Balzac et ses 7 César, dont celui du meilleur film, il était difficile pour Xavier Giannoli de proposer une œuvre encore plus marquante… Et pourtant… 

    Il en fallait certainement de la détermination pour réaliser ce film de 30 millions d’euros de budget sur l’Occupation. Tant de films ont déjà évoqué cette période, cependant Les Rayons et les ombres n’est pas un film de plus mais une œuvre qui fera date.

    Cela commence par le plan d’un miroir taché dans une chambre spartiate, signifiant l’effacement d’une identité. Un miroir dans lequel apparaît ensuite un visage, celui de Corinne. Un visage triste, livide, malade. À la fin de ce périple aussi passionnant qu’éprouvant nous reviendra cette image initiale de ce miroir sans reflet à laquelle succédera celle de ce visage éprouvé. Accompagnée d’une petite fille au manteau rouge (rappelant un célèbre film sur cette période avec une autre petite fille au manteau rouge), elle est insultée, frappée, se fait cracher au visage. Elle va alors raconter son histoire pour l’enregistrer grâce au magnétophone d’une voisine et de son mari, et tenter d’expliquer comment une jeune star du cinéma des années 30 en est arrivée là, à être ainsi détestée. La vraie Corinne publia ainsi, en 1949, l’année précédant sa mort, une autobiographie intitulée Ma Drôle de vie.

    Nous la retrouvons ensuite, petite fille, entre les deux guerres mondiales, au Cercle franco-allemand, avec son père, journaliste, alors pacifiste convaincu : « Plus jamais ça », « La guerre ne résout rien, elle ne fait que préparer la prochaine guerre. », « J'en fais le serment, elle ne grandira pas dans une Europe déchirée par les conflits entre les peuples ». Jean est alors guidé par de nobles principes. Avec lui, son ami Otto Abetz veut « préserver la paix coûte que coûte ». Ce dernier est un amoureux de la littérature française dont il traduit les grands auteurs. La petite fille grandit dans cette « illusion rassurante » avec ce père qui « aimait un peu trop les petites actrices », un père qu’elle admire et qu’elle veut impressionner. La mère mène sa vie, dissolue, de son côté. C’est à peine si nous la voyons, le duo père/fille l'éclipse. Le père tousse beaucoup, crache du sang. Il découvre rapidement qu’il est atteint de cette maladie qui fait alors 100000 morts par an, la tuberculose, un mal qu’il a transmis à sa fille : un poison qui condamne leurs destins avant même que l’Histoire ne s’en charge. Comment ce père, fou de sa fille, pacifiste prosélyte, en arrive-t-il à être finalement condamné à mort pour « collaboration avec l’ennemi » et exécuté le 22 février 1946 ? Si Lucien de Rubempré vendait sa plume au plus offrant, Jean Luchaire, lui, aliène son âme pour une illusion de paix d’abord, pour l’argent ensuite. Où s'arrête alors l'aveuglement ? Où commence la lâcheté ? Quand devient-elle coupable ?

    Otto convainc son ami : Hitler a fait la couverture du Times, « il faut discuter avec Hitler », « Chaque révolution a ses excès. », « Il n'y aura pas de grand projet européen sans une Allemagne forte. En attendant mieux, c'est avec Hitler qu'il faut parler. »  « L'Allemagne veut la paix. » À Vichy, Jean rencontre Laval dont il reçoit même de l’argent. C’est lui qui lui demande de voir Otto devenu ambassadeur du Troisième Reich à Paris, rue de Lille. « Laval m'a dit : Allez voir votre ami Abetz et essayez de savoir ce que les Allemands ont dans la tête. » Pour Jean, la collaboration est alors une noble cause destinée à éviter la guerre. Pendant ce temps, Corinne démarre sa carrière d’actrice, avec Prison sans barreaux, le film d’un Juif ukrainien : « c’est un humaniste, un vrai, comme mon père ». Le réalisateur refuse de serrer la main d’Otto. Il la met en garde : « Ce n’est pas qui tu crois. » « Mon père a voulu défendre son ami victime d’un complot national-socialiste » continue à clamer Corinne. Pour Jean, l’idée d’Otto est « une politique de collaboration loyale et sincère ».

    Rien ne laisse alors présager que Jean Luchaire deviendra l’un des défenseurs les plus fervents de la collaboration. Les Rayons et les ombres dissèque ce glissement des rayons vers les ombres et comment l’un, Jean, devint un défenseur ardent de la collaboration et l’autre, Otto, un de ses artisans. Comment leurs bonnes intentions initiales (éviter la guerre) ont-elles pu les conduire à épouser le pire ?  Pour Jean, la collaboration, c’était d’abord poursuivre le dialogue pour éviter la guerre. Pour Otto, il s’agissait de « limiter la casse. »

    Cette architecture du récit doit beaucoup à la plume de Jacques Fieschi. Avec ce dernier au scénario, nous pouvons toujours nous attendre à un travail d’orfèvre, ciselé, nuancé, et sensible, et c’est à nouveau le cas ici pour ce film dans lequel il insuffle une densité psychologique qui évite tout manichéisme, et navigue habilement sur une fragile frontière au seuil de la complaisance (toujours soigneusement évitée), avec le souci de vérité historique et de refléter la complexité des âmes. Il est notamment le scénariste de Claude Sautet (Quelques jours avec moi, Nelly et Monsieur Arnaud et le chef d’œuvre Un cœur en hiver), de Nicole Garcia (Le fils préféré, Place Vendôme, Mal de pierres, Un balcon sur la mer…), du film Yves Saint Laurent de Jalil Lespert ou encore d’Olivier Assayas (Les Destinées sentimentales). Le scénario est à l’image de la réalisation : un maelström foisonnant.

    Peut-on comparer Jean Luchaire à Lucien de Rubempré ? L’un et l’autre utilisent le journalisme comme un marchepied. L’opinion est devenue un commerce comme un autre au temps de la Restauration. Un outil de l’arrivisme carnassier. Les moyens importent peu, il faut arriver à ses fins (briller, paraître, gagner de l’argent) et, comme chez Machiavel, elles les justifient. C’est aussi le cas pour Jean. Otto le qualifie même de « généreux ». Jean est pourtant avant tout soucieux de conserver son train de vie : « L’important, c'est de sortir le journal.  Sans cela, je ne suis rien. ».

    « Vous connaissez mon engagement sincère pour la collaboration. » À l’entendre, la collaboration serait le côté du bien. C’est pourtant le même Jean qui laissera utiliser ses locaux par des résistants qu’il surprend (du moins il ne les dénoncera pas), et qui aidera une famille juive à s’enfuir. Mais comment le défendre ou l’excuser quand il dit dans sa lettre à Céline : « je suis même devenu entièrement antisémite. Je ne suis pas enjuivé. » Céline raconte partout dans Paris qu’il n’a pas de convictions. Cela peut lui nuire comme à sa fille, lui explique Otto. « Il n'y a jamais eu des idées comme ça dans ma famille. » « On a voulu l'oublier mais les gens soutenaient Pétain au début de l'Occupation, le héros de Verdun » rappelle Corinne.

    Le glissement progressif va s’opérer. Le père de Jean va s’éloigner de lui (André Marcon, toujours d’une grande justesse à laquelle s'ajoute ici la dignité). Il lui adresse une lettre intitulée L'exercice de la vertu, publiée dans Le Figaro. « Tu regardes ailleurs » l’accuse-t-il. Jean hausse les épaules : « C'est à ses amis les bien-pensants et ceux de sa femme qu’il écrit. » Le discours d’Otto se radicalise, aux portes de la folie : « Un pays divisé est plus vulnérable, manipulable. » Et à propos d’une rafle : « C'est la police française qui a organisé l’opération, ils ont manqué de zèle d’ailleurs. » Mais toujours il se justifie ainsi, de vouloir éviter les combats armés : « Il vaut mieux une vache à traire qu'une vache à tuer. » Jean a bien conscience que « l'opinion n'acceptera jamais cette violence. » « C'est pour cela qu’on a besoin de la presse » lui rétorque Otto.

    Père et fille ont « le goût du sang dans la bouche » comme le raconte Corinne à propos de leur maladie. Peut-on expliquer alors leur aveuglement coupable, et plus ou moins inconscient, par ce désir de défier la mort ? Une image, parmi d'autres, matérialise cette idée : Corinne, fumant, dans la morgue du sanatorium. « On avait notre guerre à nous contre la douleur. Pendant tout ce temps, je pensais à ma douleur et pas à celle des autres. » Lors du séjour de Corinne au sanatorium, d’effroyables traitements lui sont infligés. Coralie dans Illusions perdues et Corinne dans Les Rayons et les ombres : deux actrices au corps malade à l’image d’un monde en décomposition. La tuberculose qui ronge le père et la fille semble être alors la métaphore de leur déchéance morale. Père et fille se laissent entraîner dans ces réceptions où il y a tout Paris, dans la débauche aussi. Et puis, si tout Paris est là, c’est qu’il n’y a rien de répréhensible : Guitry, Céline. Et tant d’autres. « Des collaborateurs, des fanatiques, des opportunistes. » Corinne a une confiance aveugle en son père : « J’ai suivi le mouvement. J'ai suivi mon père. Il ne pouvait pas me compromettre. » Et quand une amie tente de lui ouvrir les yeux : « Regarde-les bien, ils vont tous être pendus » elle répond : « Des envieux. On fait rien de mal, tu sais. » Otto lui promet des ausweis et en échange lui demande de venir aux cocktails à l'ambassade. Il lui montre fièrement sa collection de tableaux, ce que les nazis appellent « l’art dégénéré », comme il semble le déplorer, tout en en occultant pourtant l’effroyable provenance.

    Au milieu de ce naufrage, l’amour filial demeure le seul point fixe. Ce qui traverse tout le film jusqu’à la fin, c’est l’amour qui unit ce père et sa fille jusqu’à leur fuite à Sigmaringen. Et c’est ce qui est aussi troublant dans cette histoire. Cet amour, sans excuser, semble tout justifier. « C’était mon père. On ne savait pas » clame Corinne de son côté, un cri déchirant auquel fera écho celui de son père. En effet, lors de son procès, le seul moment où le père réagira, c’est quand on mettra en cause sa fille : « C'est ignoble ce que vous dites ! » Le grand amour de la vie de Corinne, celui dont la photo l’accompagne dans son portefeuille, même après son exécution, c’est son père.

    La seule fois où Corinne a peut-être trouvé un autre amour et l’apaisement, c’est le recueil d’Hugo qui en est le magnifique liant et symbole. Mais, une fois de plus, l’ombre l’emporte : elle choisira de fuir avec son père. Les Rayons et les Ombres est un recueil de 44 poèmes écrits après 1830 que Victor Hugo publia en 1840. Il reflète la dualité du monde. Les rayons évoquent la beauté,  l'amour, la nature en fête et le souvenir des jours heureux. Les ombres expriment la tristesse, les morts, les héros oubliés. Les rayons représentent la connaissance avec le poète pour guide et, à l'inverse, les ombres désignent l'ignorance.

    Le contrepoint nécessaire à cet étourdissement arrive avec le discours vibrant de l’avocat général ( désormais trop rare Philippe Torreton, qui en quelques plans, d’une justesse et d’une force mémorables rétablit la vérité) qui désamorce les éventuels reproches de complaisance. Il rappelle que pendant ce temps, il y avait des actes de bravoure, qu’un résistant n’aura donné qu’un seul nom, « le sien. » Mais Jean, lui, « a choisi l'ennemi. Il a choisi l'or. Il a choisi de trahir. », il a choisi « l'intelligence avec l’ennemi. » « Lui, l'homme de gauche » a été « complaisant avec les pensées les plus nauséabondes ».  Son réquisitoire vient déchirer le voile des rayons pour faire apparaître la réalité des ombres.

    Alors, vous lirez ici et là dire que le film est trop long.  On vous rappellera même que À l’origine, un des précédents films de Giannoli, avait été amputé de vingt-cinq minutes après sa projection cannoise. Je crois au contraire que la durée de ce film est une de ses grandes qualités. Il nous fait entrer dans la danse macabre, brouille nos repères entre le bien et le mal, la conscience et l’inconscience, la lucidité et l’aveuglement. Souvent avec des coupes abruptes, il empêche l’émotion de s’installer, et donc toute complaisance. Abrupte et rude comme cette période. Nous voilà nous aussi entraînés dans une folie qui ne nous laisse pas le temps de réfléchir, de vraiment distinguer le bien du mal. Tout devient flou. L’anti Marty Suprême en somme parce que le film ne cherche pas à nous séduire ou hypnotiser mais à nous éclairer en nous plongeant dans les abîmes de l'Histoire avec ses personnages. Ces 3H15 ne sont donc pas une coquetterie de cinéaste mais une nécessité immersive. Il faut ce temps long pour ressentir l’étourdissement des cocktails de la rue de Lille, ce tourbillon de rayons faciles qui finissent par occulter les ombres de la déportation jusqu’à ce discours de l’avocat général qui nous remet les idées en place et nous rappelle la vérité historique. L’aveuglement et l’amour qui unit un père et sa fille ne peuvent tout excuser, au mieux peut-être expliquer.

    Giannoli aime ces personnages troubles, guidés par l’orgueil souvent. Dans À l’origine, Philippe (François Cluzet) éprouve avant tout ce besoin de ne pas être seul, et surtout d’être considéré. Il devient quelqu’un dans le regard des autres par une escroquerie. Dans Illusions perdues, Lucien Chardon est un jeune poète inconnu et naïf dans la France du XIXe siècle. Il quitte l’imprimerie familiale et Angoulême, sa province natale, pour tenter sa chance à Paris, aux côtés de sa protectrice Louise de Bargeton. Peu à peu, il va découvrir les rouages d’un monde dominé par les profits et les faux-semblants, une comédie humaine dans laquelle tout s’achète et tout se vend, même les âmes et les sentiments. Comme dans Les Rayons et les ombres… Un monde d’ambitions voraces dans lequel le journalisme est le marchepied pour accéder à ce après quoi tous courent alors comme si résidait là le secret du bonheur, symbole suprême de la réussite : la richesse et les apparences. Pour Philippe, le marchepied est l’escroquerie. Pour Lucien, le journalisme mordant. Pour Jean, le journalisme aussi, les trafics…et la collaboration.

    Après Les Corps impatients (2003), Une aventure (2005), Quand j'étais chanteur (2006), À l'origine (2009), Superstar (2012), Marguerite (2015), L'Apparition (2018), Illusions perdues (2021), Les Rayons et les Ombres est le neuvième long-métrage de Xavier Giannoli.

    La caméra de Xavier Giannoli, une nouvelle fois, filme au plus près des visages, au plus près de l’émotion, au plus près du malaise. Dans Illusions perdues, la voix off n’est pas destinée à pallier d’éventuelles carences scénaristiques. Elle donne au contraire un autre éclairage sur ce monde de faux-semblants. Ce qui est pur semble pourrir de l’intérieur comme le cœur noble de Lucien sera perverti, mais surtout comme Coralie et son corps malade dont les bas rouges sont une étincelle de vie, de sensualité et de poésie qui traverse le film et ce théâtre de la vie, vouées à la mort. Dans Les Rayons et les ombres, la voix off n’est pas non plus un artifice suranné. Elle nous fait entrer dans cette histoire d’ombres par la personnalité rayonnante de Corinne, pour faire trembler nos certitudes.

    Cette sensualité dans les mouvements de caméra nous emporte dans chacun de ses films. Je me souviens de ces plans étourdissants dans À l’origine quand il filmait ces machines, véritables personnages d’acier, qui tournoyaient comme des danseurs dans un ballet, avec une force visuelle saisissante et captivante, image étrangement terrienne et aérienne, envoûtante, avec la musique de Cliff Martinez qui achève de rendre poétique ce qui aurait pu être prosaïque. Ici, Giannoli filme les rouages de l’horreur de la collaboration comme une valse macabre.  Des passages en noir et blanc rappellent la frénésie du temps passé. Tant de plans mémorables… Comme celui-ci : dans les coulisses d’un cabaret, entre teintes sombres et rougeoyantes, comme se retrouvant en Enfer, entre la vie et la mort, entre le bien et le mal, Jean s’assied, toussant jusqu'à l'étouffement, accablé, avec ces masques autour de lui et la voix de son père, de sa conscience qui lui assène : « Je vais t'écrire, Jean. »

    Nous retrouvons la même minutie dans la reconstitution de la France sous l’Occupation que dans la reconstitution historique de la vie trépidante et foisonnante de Paris sous la Restauration. Pareillement, dans Les Rayons et les ombres, tout virevolte et fuse, les mots et les gestes et les avis, dans ce monde constamment en mouvement dont la caméra de Giannoli épouse avec brio la cadence effrénée telle celle d’Ophuls, une caméra observatrice de ce monde impatient dans lequel le cynisme est toujours aux aguets, au centre du spectacle de la vie dont, malgré les décors et les costumes majestueusement reconstitués, nous oublions presque qu’il est celui du monde d’hier et non d’aujourd’hui. Le chef décorateur Riton Dupire-Clément accomplit ici pourtant des merveilles de réalisme.

    Le scénario multiplie les échos avec le présent. Là encore, à qui accuserait le film de complaisance, il résonne avant tout comme un avertissement : « Les Centristes croient qu'en s'associant avec l’extrême droite, ils pourront la contrôler. » « On nous disait : ne vous inquiétez pas. La France a été humiliée en quelques semaines. » Et puis il y a cet homme qui veut faire « un groupe de presse. Il en profite pour acheter tout ce qui passe. » Le parallèle avec la concentration actuelle des médias, arme de propagande, est évident.

    Que dire du casting ! Nastya Golubeva (qui n'est pas une actrice mais un miracle, selon Giannoli), accessoirement fille de Leos Carax, vue auparavant dans Revoir Paris et Annette, nous plonge dans ce récit, nous touche souvent, sans nous attendrir totalement, mais en tout cas nous emporte avec elle dans cette plongée en Enfer, livrant une performance d’une dualité saisissante, lumineuse et spectrale. Drôle de mise en abyme que l'histoire de cette actrice qui éclot dans son premier grand rôle en en incarnant une autre dont les premières scènes crèvent aussi l'écran.

    Quant à Dujardin, il nous avait déjà prouvé l’étendue de son talent en incarnant George Valentin dans The Artist qui lui valut tant de récompenses, à commencer par l’Oscar du meilleur acteur en 2012. Il fallait déjà beaucoup de sensibilité, de recul, de lucidité et évidemment de travail et de talent pour parvenir à autant de nuances dans un même personnage, sans compter qu’il incarne aussi George Valentin à l’écran, un George Valentin volubile, excessif, démontrant le pathétique et non moins émouvant enthousiasme d’un monde qui se meurt. Il y est aussi flamboyant puis sombre et poignant, parfois les trois en même temps, faisant passer dans son regard, une foule d’émotions, de la fierté aux regrets, de l’orgueil à la tendresse, de la gaieté à la cruelle amertume de la déchéance. Dans Un balcon sur la mer de Nicole Garcia, il est bouleversant dans le rôle de cet homme qui retrouve son passé, son enfance et ainsi un ancrage dans le présent. Dans les OSS 117, il est hilarant, n’économisant ni ses rictus, ciselés, ni ses soulèvements de sourcils, ni ses silences, ni ses incoercibles rires gras. Jean Dujardin a déjà maintes fois prouvé la large palette de son jeu et de son talent. Il faudrait encore citer les remarquables Möbius, Un + une ou encore Sur les chemins noirs dans lequel il a l’intelligence de ne pas forcer le trait, de faire corps avec le paysage ( la balafre comme un sillon sur son visage, un autre chemin noir : comme ces paysages hors des sentiers battus, portant l'empreinte du passé). Là aussi, dans le film de Giannoli, il incarne corps et âme cette personnalité trouble, le pacifiste prosélyte qui devient le traître à la nation. Celui qui voulait « limiter les dégâts » qui devient l’artisan du désastre, qui s’est persuadé de « vivre sans se compromettre ». Il n’est jamais totalement antipathique (ses propos, parfois, sont en revanche indignes) sans être jamais vraiment sympathique. Il dit tant dans ses silences. Il est tout simplement à l'image du film, et de son actrice principale : magistral. Il fallait ces deux acteurs exceptionnels pour nous faire croire à cette humanité qui circule entre eux malgré leur immoralité et leur compromission.

    August Diehl (La disparition de Josef Mengele de Kirill Serebrennikov, Une vie cachée de Terrence Malick) dans le rôle d’Otto, Vincent Colombe dans le rôle de Guy Crouzet…apportent tous une épaisseur tragique à cette galerie ombrageuse. C'est en le voyant dans Une vie cachée de Terrence Malick que Giannoli a eu envie de travailler avec lui.

    La photographie de Christophe Beaucarne, d'une flamboyance glacée, sculpte la lumière pour rendre compte de cet étourdissement doré et funeste, et plonge souvent les visages entre l'ombre et la lumière pour signifier la dualité.

    La musique de Guillaume Roussel (La French, Kompromat, Les Trois Mousquetaires, 13 jours, 13 nuits), qui travaille pour la première fois avec Xavier Giannoli, est aussi d’une rare puissance. Elle est notamment magistrale, emphatique et lugubre, sur la scène du retour des cendres de l’Aiglon, fils de Napoléon 1er, le 15 décembre 1940, lors de la « messe noire aux Invalides » terrifiante, quand on nous explique la déception qu’Hitler et Pétain ne fussent pas venus. La musique personnalise alors l’horreur de la collaboration comme si elle murmurait à l’oreille ce que les personnages ne veulent pas admettre. Elle est lyrique, mélancolique, dissonante aussi souvent, reflétant la dualité des personnages, entre ombre et lumière.

    Il faut aussi souligner le montage, d'une rare intelligence, dans les parallèles qu'il sous-entend, et qui là aussi expliquent sans justifier.

    Comme presque tous les films de Giannoli, celui-ci est aussi un hommage à l’art en général, au cinéma en particulier. Cette « réponse pacifiste à la folie des hommes. » Surtout avec la dernière réplique du film que je vous laisse découvrir. À l’origine était aussi une belle métaphore du cinéma et du métier de comédien qui est finalement aussi une imposture, qui fait devenir quelqu’un d’autre, fabriquer un chemin, un univers qui ne mène pas forcément quelque part mais reste, là aussi, une belle aventure humaine. À l’origine nous fait croire à l’impossible, à ce que le cinéma lui aussi était à l’origine : un mensonge exaltant qui peut nous faire croire que tout est possible. Même si la réalité, un jour ou l’autre, finira par reprendre ses droits.

    « Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l'ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l'étendue de la corruption humaine.», « Là où l'ambition commence, les naïfs sentiments cessent. », « Il se méprisera lui-même, il se repentira mais la nécessité revenant, il recommencerait car la volonté lui manque, il est sans force contre les amorces de la volupté, contre la satisfaction de ses moindres ambitions » écrivit Balzac dans Illusions perdues. Le romantisme et la naïveté de Lucien Chardon céderont bientôt devant le cynisme et l’ambition de Lucien de Rubempré. « Je ne sais même plus si je trouve le livre bon ou mauvais » dit-il ainsi dans le film, tant son opinion est devenue une marchandise qui se vend au plus offrant. On pense alors aux « idées » défendues par Jean dans son journal, pour vendre.

    Comme Lacombe Lucien (Louis Malle, 1974), les Luchaire ne sont pas au départ des idéologues du nazisme, mais des opportunistes, à deux échelles différentes. Comme dans Monsieur Klein de Losey (1976), les décors cachent une abjection croissante, mais Luchaire n’aura jamais le sursaut final que connaît Klein qui finira par rejoindre le destin des opprimés. Le Dernier Métro de Truffaut (1980) met en scène une actrice dans une bulle de théâtre alors que le monde s’effondre. Le cinéma est le refuge de Corinne, mais quand la Marion de Truffaut protège un homme juif, Corinne ne sert que ses intérêts. Pour l'une, le théâtre est un refuge héroïque, pour l'autre le cinéma est une bulle narcissique. Dans L’Armée des ombres de Melville (1969) tout est gris, froid, silencieux. Chez Giannoli, tout est bruyant, excessif, d’une opulence asphyxiante. Les uns meurent dans l'ombre, tandis que les autres s'étourdissent dans la lumière. À l’inverse de la sobriété sépulcrale de Melville, Giannoli choisit une mise en scène flamboyante pour souligner l’ivresse et la décadence.

    Quand s’achève cette fresque historique et cet implacable engrenage nous revient cette phrase de Corinne qui, pour un rôle, répète jusqu’aux frontières de la folie et de l’épuisement « Je suis innocente ! Innocente ! Innocente ! » Et cette question à son réalisateur : « Comment on dit je suis innocente en ukrainien ? ». Pouvons-nous la juger totalement coupable, sans pour autant l’excuser ? Quel défi réalisé par ce film que de disséquer ainsi la complexité de l’âme humaine et d’une période lors de laquelle l’impensable survint. Savaient-ils vraiment ce que personne n’aurait pu imaginer ?

    Jacques Fieschi, une fois de plus, signe un scénario magistral (coécrit avec Giannoli). L'histoire de ce Luchaire, artisan de la paix devenu artisan de l’horreur, résonne comme un avertissement. Cette dualité traverse le film de Giannoli, qui refuse la caricature pour mieux nous confronter à la zone grise de notre propre conscience, et aux contradictions humaines. Les Rayons et les ombres nous laisse avec le goût du sang dans la bouche et une question vertigineuse : à quel moment le compromis devient-il une compromission irréparable ? Si Hugo voyait le poète comme un guide sauveur, Luchaire est un guide qui mène les siens vers l’abîme.  Mais ce qui reste finalement de cet immense film, courageux, audacieux, foisonnant, passionnant, éprouvant, fascinant, pas toujours aimable mais toujours admirable, ce sont les derniers mots du film, hommage au cinéma réconciliateur, c’est le « Je suis innocente » scandé par Corinne, et ce sont les mots sentencieux de l’avocat général :  « Se voyant déjà condamné, il a voulu danser avec la mort, mais la mort qui rôde peut vous élever au-dessus de vous-même, faire de vous un résistant et pas un traître.»

    Cette citation extraite du recueil Les Rayons et les ombres de Victor Hugo résume mieux que nulle autre ce film, sa profondeur, son audace, sa puissance, sa complexité et son désir louable de comprendre celle de l'être humain quand les idées et les Hommes sont de plus en plus réduits à des concepts et caricatures, et quand toute nuance est si souvent bannie, mais aussi quand des humanistes peuvent parfois se laisser corrompre et avilir par les pensées les plus ombrageuses et nauséabondes :

    « Tout homme sur la terre a deux faces, le bien et le mal. Blâmer tout, c'est ne comprendre rien. Le même être est victime et bourreau tour à tour. »

  • Les meilleurs films pour ados à regarder en streaming : notre sélection pour toute la famille

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    Les ados ont des goûts précis et ils détestent qu'on leur impose des films "pas pour eux". Bonne nouvelle : certains films savent parler à tous les âges sans condescendance. Voici une sélection de films à regarder en streaming qui font l'unanimité des 12 ans au reste de la famille, pour rire, s'émouvoir ou tout simplement passer un bon moment ensemble.

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  • Critique de LA FEMME DE de David Roux (au cinéma 8 avril 2026)

     

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    La Femme de, adaptation du roman d’Hélène Lenoir Son nom d’avant (1998, Éditions de Minuit) figurait parmi les films en compétition au Festival du Film Francophone d’Angoulême 2025, et fut également sélectionné, hors compétition, au Festival International du Film de Saint-Jean-de-Luz 2025. Deux festivals à la sélection exigeante et avisée. Deux gages de qualité.

    David Roux a débuté comme journaliste de théâtre, un rôle qu’il a tenu pendant quinze ans, tout en s'initiant au cinéma d’abord comme assistant réalisateur et conseiller littéraire puis en signant deux courts-métrages : Leur jeunesse en 2012 et Répétitions en 2014. L’Ordre des médecins, son premier long-métrage, est sorti en France en 2019. Il fut projeté en première mondiale au Festival de Locarno 2018, sur la Piazza Grande, et sélectionné dans de nombreux festivals internationaux.

    Le film aurait pu s’intituler Une histoire simple à ceci près que la Marianne (Mélanie Thierry) de La Femme de ne possède pas « le luxe » de l’indépendance dont jouit la Marie (Romy Schneider) du film de Claude Sautet. Marianne, elle, est enfermée dans une vaste demeure bourgeoise, près d’Angers, claquemurée dans sa vie d’épouse dévouée. Les histoires simples sont souvent les plus belles et bouleversantes, mais aussi les plus difficiles à porter à l’écran.

    Le film débute des années plus tôt. Une jeune femme marche dans la rue et est accostée par un homme, insistant puis violent. Elle est acculée contre le mur. Il ne la laisse plus respirer. Elle étouffe. Déjà, elle étouffe. Elle se réfugie dans le bus, dans l’indifférence générale si ce n’est peut-être cet homme dont on ignore s’il a perçu sa détresse.

    Des années plus tard, nous découvrons Marianne, mariée à Antoine (Éric Caravaca), un riche industriel. Elle rejoint ce dernier, dans la maison de ses parents, la fameuse maison bourgeoise près d’Angers. La mère d’Antoine vient de mourir. On laisse Marianne seule avec la défunte et une sœur de son mari, Lili (Sarah Le Picard). Marianne est une épouse modèle mais, dans cet échange, nous comprenons déjà que dans cette famille, les femmes sont réduites au silence, et ne sont pas heureuses.

    Marianne va avoir 40 ans et le confort de la vaste demeure familiale a lentement refermé sur elle son piège impitoyable. Prisonnière d’un inextricable réseau d’obligations sociales, familiales et conjugales, complice de son propre effacement, elle a, sans même s’en apercevoir, renoncé à elle-même. Alors, quand resurgit l’ombre de son passé, une brèche s’ouvre. Une autre vie serait-elle possible ? Et à quel prix ? 

    Ce n’est sans doute pas un hasard si la protagoniste incarnée par Mélanie Thierry se prénomme Marianne. Elle incarne la femme française, dans une famille bourgeoise certes, mais finalement elle pourrait évoluer dans tout autre milieu dans lequel les femmes ne sont pas considérées. Marianne, c’est la femme qu’on ne voit plus, qui est indispensable au bon fonctionnement de la cellule familiale (la bien nommée) mais dont personne ne reconnaît l’importance, même l’existence.

    Ce deuxième long-métrage de David Roux est un véritable thriller domestique dans lequel la première scène nous intrigue (et fait déjà de Marianne un « objet » ou sujet de la domination masculine), et surtout capte notre attention pour ne plus nous lâcher, nous enfermant avec Marianne, qui est de tous les plans, dans cette grande maison bourgeoise, dont nous rêvons qu’elle s’échappe. Mais ce n’est pas si simple car Marianne a deux enfants : un jeune garçon, Tim, et une fille adolescente qui, à l’école, dit qu’elle n’a plus de mère. Une femme morte. Voilà ce qu’est Marianne aux yeux de sa fille qui, finalement, est peut-être la seule qui la voit telle qu’elle est. Une ombre. Un fantôme. Personne ne considère réellement Marianne, qui suffoque sous le poids de cette famille catholique (la religion y tient un rôle central), dans cette maison où elle ne voulait pas habiter.

    Le scénario coécrit par David Roux et Gaëlle Macé ne tombe jamais dans les clichés, que ce soit ceux de la bourgeoisie, ou de la femme qui s’émancipe. Tout se fait avec délicatesse, pas à pas. Forcément, quand on évoque la bourgeoisie au cinéma, on songe à Chabrol et plus récemment à Ozon, plus incisifs, mordants, cyniques. Mais le résultat ici n’en est que plus percutant. La violence que subit Marianne est insidieuse. On ne cherche pas sciemment à la tuer. C’est presque pire : elle disparaît en silence, se fond dans le décor. Elle n’est pas forcément d’emblée sympathique, ce qui la rend d’autant plus attachante au fil du film et de la découverte de la vie indolente qu’elle mène.

    Nous comprenons rapidement l’atmosphère pesante dans laquelle elle évolue (ou plutôt tente de subsister tant bien que mal) quand Antoine lui fait part de son idée d’emménager dans la demeure familiale. Il lui demande son avis. Elle signifie sa désapprobation. Dans le plan suivant, ils ont emménagé. Le piège s’est refermé sur elle. Lors d’une réunion familiale, le seul élément rebelle de la famille, Lili, avocate à la parole libre, est mis dehors. Et quand Marianne découvre que son fils Tim essaie d’acheter sa présence, en lui tendant des billets, elle comprend que même lui a déjà basculé du côté paternaliste de la maisonnée, et qu’il faudra bientôt faire un choix. Mais Marianne n’a pas l’indépendance financière de Lili. Sa seule échappatoire, c’est sa liaison avec un membre de la famille, un frère d’Antoine, Bob (Arnaud Valois), qu’elle n’aime pas.

    En plus de son scénario subtil, de sa photographie judicieusement grisâtre à l’unisson des sentiments qui envahissent Marianne, la musique de Quentin Sirjacq accompagne le cheminement de la jeune femme, avec un quatuor de violoncelles, un piano, un orgue et une voix qui résonne comme une plainte sourde, un appel à la liberté.

    C’est surtout le casting qui est la grande réussite de ce film. Mélanie Thierry est une Marianne inoubliable, avec sa douleur contenue qui rappelle la colère (beaucoup moins contenue) qui domine son personnage dans le film Connemara d'Alex Lutz dans lequel elle est aussi magistrale. Un rôle très différent de ceux qu’elle a précédemment incarnés si ce n’est celui qui a donné au réalisateur l’idée de l’engager, son personnage dans La Douleur d’Emmanuel Finkiel (2018). Dans sa riche filmographie, nous retiendrons notamment La Princesse de Montpensier de Bertrand Tavernier (2010), dans lequel elle incarnait avec incandescence l’héroïne de la nouvelle éponyme de Madame de Lafayette, Impardonnables d’André Téchiné (2011),  Comme des frères de Hugo Gélin (2012), La Danseuse de Stéphanie Di Giusto (2016), Soudain seuls de Thomas Bidegain (2023), Connemara d'Alex Lutz (2025).

    La bonhommie rassurante d’Éric Caravaca rend encore plus cruel l’aveuglement plus ou moins volontaire de cet homme, plus soucieux de son entreprise, de la transmission, de la religion que de sa femme. Arnaud Valois dégage une fragilité évanescente et électrique qui convient parfaitement au personnage. Sarah Le Picard est une sorte de tornade fébrile qui, avec la tante incarnée par Alexandra Stewart, représente les éléments perturbateurs de la famille, qui ont osé s’opposer. Jérémie Rénier, dont je vous laisse découvrir le rôle qu’il joue dans le parcours de Marianne, est un personnage d’une grande douceur, modestie, lenteur aussi (s’opposant au personnage d’Antoine, toujours pressé, toujours ailleurs) le photographe « révélateur », presque un personnage de conte qui surgit, aux antipodes des hommes de la famille. Un personnage troublant et rassurant.

    Enfin, le dernier personnage à ne pas négliger, c’est cette maison angevine, presque hitchcockienne, cossue et menaçante, qui témoigne de la richesse de la famille, du souci des traditions, avec son bow-window qui est le refuge de Marianne, qui semble matérialiser son hésitation, entre ici et ailleurs, entre l’intérieur et l’extérieur. Une demeure avec ses miroirs qui ne reflètent qu'une réalité tronquée, et ses portes comme des obstacles incessants à la liberté.

    Comme dans Peau d’âne de Jacques Demy que la famille regarde, dans l’obscurité et dans le silence, Marianne fuira son royaume en se déguisant ou, au contraire, en se débarrassant du déguisement d’épouse parfaite qu’on lui impose. Un superbe portrait de femme et une auscultation aiguisée de la bourgeoisie catholique de province.  David Roux, avec ce huis-clos psychologique d’une rare maîtrise, signe la représentation sensible et délicate d'une femme enfermée qui cherche à s’évader, incarnée par une Mélanie Thierry saisissante de retenue, de force et de fragilité mêlées.